Helena et Claudia se fraient un passage dans les gravats et les blocs de béton qui jonchent la rue. Elles veulent atteindre la vieille église où elles ont entrepris de restaurer une fresque. L’ONG italienne qui les emploie compte les semaines et espère de tout cœur les récupérer saines et sauves.
L’église est presque le seul bâtiment à être resté debout dans le quartier. La voûte, même, ne s’est pas effondrée. On a pu monter un échafaudage, dans le chœur, jusqu’à cette grande composition qui représente le « couronnement de Marie au ciel ». Les deux artistes ont terminé la partie du bas, dans les bleus, et parviennent aux personnages du centre de la fresque, sous un ciel jaune et or strié de quelques lézardes.
Pour atteindre leur chantier elles ont traversé un terrain vague, maintenant inondé d’eaux nauséabondes. Les traces des tanks sont encore là, sur les bords ; en envahissant la ville ils ont écrasé des canalisations d’eaux usées et on ne peut passer cette zone qu’en jetant devant soi des morceaux de béton dans la boue.
Ce matin encore, plusieurs femmes fouillaient les monceaux de ruines au pied des immeubles défoncés. Certaines arrivaient à dégager un vêtement, un cahier d’écolier, un jouet. Mais par endroits les dalles sont si lourdes et les tanks les ont tellement tassées qu’on ne peut les soulever, pas plus qu’on ne va fouiller un cimetière.
Helena et Claudia savent que l’envahisseur a laissé derrière lui des tireurs isolés pour que la population obéisse à l’ordre militaire de ne tenter aucun rassemblement. Tout groupe de plus de quatre hommes peut être abattu. L’ombre de Buffalo Bill plane sur la ville ; il est là à l’affût avec sa carabine Winchester et il tire sur le moindre troupeau, non plus de bisons mais d’hommes égarés sur ce qui fut leur terre, de nouveaux « Indiens » superflus. Les prédateurs sont encore de service.
Les deux artistes sont remontées sur l’échafaudage. La robe bleue du Christ couronnant sa mère n’a pas trop souffert des explosions d’obus dans le quartier. Mais les ors de la partie supérieure de la fresque se sont écaillés, comme s’ils ne pouvaient pas tenir devant une telle agression. Helena et Claudia vont pourtant les restaurer. D’autres diraient que c’est dérisoire au milieu d’une ville en ruines. Mais il faut un lieu où l’on puisse lever les yeux, un lieu où la lumière accroche ses rayons, un lieu où la gloire de l’artiste et la gloire de Dieu résistent au désespoir. Il en va, peut-être, de la résurrection de la ville.
Loïc Collet