Ce soir-là, la nuit est tombée depuis longtemps, il ne fait pas chaud dans la cuisine parce que le carreau du bas de la fenêtre est encore cassé, et M’man n’est pas rentrée. Les garçons attendent, en s’occupant facilement. Grand Lou a mis en ligne ses soldats de plomb, pour une revue ou une bataille. Gabriel ouvre l’album qu’il a réussi à emprunter, de « Zig et Puce et Furette ». Et qu’est-ce qu’elle fait, Gwendoline ? Gwendoline ne fait rien.
Elle a bien une poupée en chiffons qu’elle sort de sa boîte quand elle sent un peu de gaîté autour d’elle. Mais quand M’man tarde à rentrer, le soir, même la poupée ne rassure pas. Ne parlons pas de leçons à apprendre à la maison ! Gwendoline n’a jamais apporté un livre de l’école. Alors elle regarde ses frères, elle ne fait rien, elle attend.
Finalement M’man arrive, bien sûr ! Les garçons en étaient certains. Mais la fille de la maison, c’est autre chose. Elle voit M’man dénouer son fichu, le jeter sur le lit, et dire : « Vous n’avez pas réussi, au moins, à allumer le feu dans la cuisinière ? ». Grand Lou et Gabriel font comme s’ils n’entendaient pas. M’man répète sa question pour Gwendoline. La petite ne répond pas.
Elle sait ce qu’elle aurait dû faire. Elle aurait dû descendre dans la cour, en pleine nuit. Elle aurait dû rentrer dans la remise et là, à tâtons, chercher dans les débris de branches et d’écorce s’il n’y avait pas encore deux ou trois morceaux de bois pour une petite flambée. Elle n’est pas allée, elle a peur. Elle regarde ses frères, avec l’envie de pleurer.
On va manger quelque chose, bien sûr ! Avec M’man il y a toujours un espoir. Et puis on ira au lit. Les deux garçons ne tarderont pas à s’endormir dans leur lit, à la cuisine. Gwendoline, elle, s’allongera sur son côté de lit, dans la chambre. Elle attendra que M’man la rejoigne. Si ça tarde, elle s’endormira la première. Cela lui permettra de ne pas sentir l’odeur d’éther dont M’man imprègne le traversin.
Le lendemain matin, Grand Lou et Gabriel ont de la peine à se réveiller. M’man est debout. Elle dit : « Gwendoline, va chercher le lait ». Il va lui falloir traverser le bourg jusqu’à la ferme où commence la campagne. C’est là que plusieurs familles déposent, pendant la journée, leur pot de lait vide et viennent le prendre rempli, le lendemain. Il y a deux jours, c’était le tour de Grand Lou, la fermière lui a dit : « Tu diras à ta maman qu’elle a oublié de payer ce mois-ci ». M’man le sait bien, c’est pour cela qu’elle envoie Gwendoline, cette petite est si pâlotte que la fermière n’insistera pas.
Et puis, quand il n’y a pas classe, ça lui donne une bonne occasion de sortir, en allant chercher le lait. Car, pendant la journée, elle ne peut pas aller courir dans le bourg ou dans les champs à faire la p’tite guerre comme les garçons. M’man est claire là-dessus : « Les filles, ça ne court pas ! ». Mais elle sait que la fille de la fermière a le même âge que Gwendoline et qu’elles sont de bonnes copines. « C’est une bonne fréquentation, dit M’man. Je connais bien ses parents. Elle a de qui tenir ».
Elle aime bien cette expression, M’man : « de qui tenir ». Plusieurs fois elle a dit de Grand Lou : « Lui, il a de qui tenir ! Il tient de son père. Son portrait tout craché… Et puis, il est tellement gentil et intelligent… il ira loin ». Et Gabriel, alors ? « Oh, lui, il tient plutôt du côté de son grand père, mon papa. C’est pas pareil… ». Points de suspension. Ira-t-il quelque part ? … Et Gwendoline ? « Elle serait entre les deux… ». Entre quels « deux » ? Elle sera toujours coincée ?
En attendant, elle reste à la maison. Elle fait ce qu’elle peut. Parfois la vaisselle. Parfois éplucher les pommes de terre. Parfois coudre un bouton pour un de ses frères. Parfois donner un coup de balai ou pousser sous le lit ce qui traîne… M’man ne le remarque pas beaucoup. Mais elle promet : « Tu verras quand tu arriveras à la fin de l’école primaire ! Tu iras à l’Ecole Ménagère ! Et là, tu apprendras tout ! A coudre ! A repasser ! A faire la cuisine ! Tout ! ». Gwendoline ne dit pas un mot. Mais elle rêve… Un jour, elle ne sera pas obligée de se demander, sous le regard des autres, ce qu’elle a à faire à la maison. Elle fera « Tout ! ».
Loïc Collet