TROIS HOMMES A BETHLEEM

Mosché vient d’arriver dans la petite ville de Bethléem, après avoir traversé Jérusalem. Il y a deux jours il a quitté son village de Penouël, au-delà du Jourdain, à l’entrée du désert de Moab. Mais sa famille est originaire du sud de la Judée, du côté de Beer-Sheva, et il doit y retourner pour se faire inscrire sur les listes du recensement imposé par l’empereur romain. Avant cette dernière étape il va se reposer une nuit dans l’auberge de Bethléem.

 

Il a eu de la peine à trouver une place à l’auberge car il y a une foule de gens qui se déplacent comme lui, pour les mêmes raisons. Il a demandé à un garçon de veiller sur ses affaires et il est sorti dans la cour. Sa curiosité s’arrête, un instant, sur un couple qui vient d’arriver avec un maigre baluchon, un homme, jeune, vigoureux mais fatigué, une femme, peut-être plus jeune, alourdie dans sa marche, elle doit être enceinte.  

L’aubergiste est sur le seuil de sa maison. Il lève les bras. « Mes bonnes gens, je ne peux pas vous recevoir ! Il n’y a plus de place ! Plus une seule place ! ». Le jeune couple est immobile. Leur regard fait le tour de la cour. Il s’arrête sur une petite dépendance qui sert sans doute d’abri pour les bêtes. L’aubergiste a suivi le regard. « C’est  tout ce qui reste de libre… Je ne peux pas vous obliger… Mais si ça peut vous rendre service… ».


Mosché connaît un peu l’histoire de ses ancêtres. Il se rappelle. L’un deux, nommé Abraham, est arrivé aussi dans ce pays sans posséder le moindre morceau de terre. Il ne pouvait même pas enterrer sa femme. Finalement il a réussi à avoir une sorte de caverne, à Makpéla. Mais Dieu, déjà, lui promettait une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel. Dieu serait-il aussi généreux pour cet enfant qui va naître parmi les bêtes ?

C’est vers cet endroit là qu’il tourne la tête, de temps en temps, assis sur le banc de pierre dans la cour, alors que la nuit tombe. Mais le voilà, tout d’un coup, bien occupé ! Un homme vient de prendre place à côté de lui, pour profiter aussi de la fraîcheur du soir. Il se présente : il s’appelle Esaï, il est lévite, il assure régulièrement son service au temple de Jérusalem, il n’a plus de famille à Bethléem mais elle y a demeuré pendant des décennies.

Dans la conversation sur les foules qui circulent ces jours-là, Mosché en vient à dire quelques mots sur le jeune couple qui est entré dans l’étable. Esaï écoute intensément. « Que sera cet enfant ? demande-t-il. Il ne va pas naître, lui, dans une cour royale comme au temps du roi Akhaz et du prophète Isaïe ! Mais la parole de Dieu n’est-elle pas au dessus du temps ? Elle dit : ‘ Demande un signe pour toi au Seigneur ton Dieu, demande-le du plus profond de la misère ou sur les montagnes là-haut …’. Le prophète n’a pas osé demander. Alors le Seigneur donnera lui-même un signe : ‘ Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel ». Esaï sourit : « Quel ‘ Dieu-avec-nous ‘ sera cet enfant ? ».

La nuit est là mais le remue-ménage est encore bruyant. Un homme sort de l’auberge et s’approche de deux voyageurs. Il a besoin de parler, lui aussi. Il a fait une longue route jusqu’ici. Il habite tout en haut du pays, dans le massif du Carmel. Il s’appelle Eliyahû. Il a traversé de nombreuses bourgades tout excitées par les consignes romaines pour le recensement. Il a senti chez les gens des vents de colère pires que des ouragans, il a vu comment la violence de l’occupant est une sorte de tremblement de terre pour le peuple entier, comment aussi la résistance alimente le feu dans les poitrines. Dieu serait-il un Dieu de colère ?

Ce soir, ici à Bethléem, la fureur et le vacarme sont tombés. Le ciel est dégagé, les étoiles s’allument. Mosché pense à Abraham devant la voûte céleste. Esaï pense au fils du roi et à la nuit de l’enfantement. Eliyahû s’apaise le cœur, après l’agitation du voyage.

Ils sont seuls maintenant dans la cour remplie d’ombre. Le silence est total. Il est même étrange. C’est un silence comme à ces instants dont parlent les prophètes et qui accompagnent l’immobilisation du monde, comme si tout s’arrêtait dans l’attente d’un évènement inouï, venant de Dieu lui-même…

D’une voix à peine formée, Eliyahû dit : « Vous ne sentez pas un vent léger qui passe sur nous, une brise qui va vers… vers l’étable, là… ? ». Les trois hommes l’ont sentie. Ils la suivent. Dans l’étable l’enfant est né. Le père et la mère ne regardent que lui. Mosché se souvient que Dieu n’a jamais fini d’apparaître à chaque étape de la marche du peuple. Esaï accueille le signe promis au roi Akhaz, le signe de la jeune femme qui enfante, sous l’initiative du Seigneur. Eliyahü est assuré que c’est Dieu lui-même, au milieu des ouragans du monde : la brise est si légère, si délicate parmi les forces intempestives, si douce sur la chair du nouveau-né, qu’elle ne peut venir que de la tendresse divine.

                                                                  Loïc Collet  

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