Dans ses entretiens avec le théologien Dennis Gira, « J’aimerais vous dire » (Ed. Bayard 2009), l’évêque de Poitiers, Albert Rouet, prend congé des Chrétiens de son diocèse comme de sa responsabilité d’évêque, à 75 ans. Il réfléchit d’abord aux conditions actuelles de l’adhésion à la foi chrétienne, ce sont les premiers chapitres du livre. Puis il passe à la deuxième partie de son message (chapitres 6 à 10), sa vision de l’Eglise. C’est l’objectif de ce texte-ci.
D’abord, se décentrer vers l’autre
Albert Rouet est tout occupé d’une « Eglise pour le monde ». Il intègre la tension vers « le visage de l’autre », comme dit le philosophe Lévinas. Et il la développe en soulignant la réciprocité qu’appellent les visages en vis-à-vis, une réciprocité qui implique don et refus, reconnaissance et méconnaissance. L’Eglise sera donc une médiation qui tendra à vivre l’altérité du côté de la reconnaissance.
L’histoire de toute société peut être lue comme un « mélange de souches différentes », un « brassage d’altérité », en marche vers « cet idéal qui permet de croire que les différences peuvent être surmontées et devenir autre chose que des conflits » (op.cit.p.177). L’Eglise ne va pas se substituer à l’organisation sociale qui établit la distribution des biens, les droits, les activités… elle ne remplace pas ces médiations constitutives de la société, elle y porte un sens qui lui est donné.
Notre auteur remarque que l’exclamation d’Adam devant Eve, « c’est l’os de mes os », est encore une manière de ramener l’autre à soi ! Mégalomanie, pourrait-on dire… Les Chrétiens, par contre, qui peuvent dire avec l’apôtre Paul qu’il n’y a plus parmi eux « ni juif, ni grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme », se reçoivent les uns des autres, au nom de celui, le Christ, qui est « tout et en tout ». Cela éclaire l’altérité de tout étranger arrivant à l’Eglise.
Vivre l’Eglise comme une communion
Albert Rouet est bien placé pour dénoncer le « système paroissial » comme lieu de « tous les pouvoirs » pour le curé et le système napoléonien des évêchés qui sacralise l’autorité des notables dans la société. Pour lui, repenser l’Eglise c’est d’abord, pour tout chrétien, « le droit de participer au débat » (p.212), la possibilité de passer de « mineurs irresponsables » à « tous responsables avec l’Esprit » (p.213).
Cela exige un travail considérable pour la formation des laïcs, un travail nouveau, en rupture avec le passé. (D’où l’affirmation très dérangeante : « La création des facultés de théologie a, au moins, en France, stérilisé la sagesse chrétienne du peuple de Dieu » !! » (p.216). Un travail pour que les laïcs deviennent responsables de leur propre témoignage, pour que l’évêque lui-même soit le signe que l’organisation sert réellement le « corps » des fidèles.
Car les deux images préférées par notre évêque pour dire l’Eglise sont : le corps et l’épouse. « Un corps qui fait signe… aux pauvres, aux blessés, aux laissés pour compte. Un signe de croix » (p.232). L’épouse, qui fait signe de Celui « pour qui exister est une générosité » (p.234), signe de la tendresse pour le monde. Mais, croit observer Albert Rouet, l’Eglise « n’a pas humanisé les rapports sociaux. C’est une question terrible » (p.235).
La vie spirituelle
Albert Rouet rappelle combien le terme « spiritualité » est de plus en plus confus actuellement. Cela tient à la mondialisation des connaissances, des modes de vie, de croire, ou du moins des références à une certaine transcendance. Il parle d’un « spirituel vagabond et récupérateur » (p.273), sans oublier la « spiritualité athée », des fragments de religion ou de sagesse qui combleraient l’émotivité et l’attente d’efficacité pour le bonheur de vivre.
La foi chrétienne ne se contente pas de ces spiritualités toujours tentées de se désincarner. Elle se plie d’abord à une démarche concrète, celle du baptême. C’est le rite par lequel on rentre dans un groupe constitué, celui des Chrétiens, groupe qui est signe (sacrement) d’un autre qui est le Christ, et lui-même signe de l’autre qui est le Père. Cette « chaîne » n’est pas du registre de l’imaginaire, où le sujet ne retrouve que lui-même, mais du registre du symbolique, où un autre est engagé.
La vie chrétienne est donc, pour une part, « instituée » dans les manifestations de l’Esprit au cours de l’histoire et dans les relations réciproques des croyants entre eux. Institution de la Révélation et institution de l’Eglise. C’est pour cela que la célébration liturgique « n’est pas la somme des prières individuelles » (intimes) (p.290), qu’elle met à la première place la « parole de Dieu » (celle qui témoigne que le Verbe est premier) et qu’elle invite « à des attitudes radicalement premières : nourrir le pauvre, vivre la pauvreté soi-même… être au service des autres et marcher ‘ humblement à la suite de Dieu ’ comme dit le prophète Michée » (p.304).
Car le christianisme, dans la pratique, n’est pas d’abord une morale. Il est l’annonce d’une « nouvelle humanité » (p.308) et l’appel à faire de ce monde « un milieu humanisant ». Il ne dit pas « ce » qu’est Dieu, ni « ce » qu’est l’homme. Il veut « placer l’homme devant un horizon sans bornes » (p.319), le placer dans un amour qui « aime en premier » (p.324), lui faire traverser les blessures de la vie avec Celui qui est mort et ressuscité. (L’institution de l’Eglise a des formes concrètes innombrables. L’organisation pastorale du diocèse de Poitiers en est une, avec particulièrement les « communautés locales ». Albert Rouet en dit quelques mots ici. L’explicitation est ailleurs, dans son ouvrage « Un nouveau visage de l’Eglise » Ed. Bayard, 2005.)
Loïc Collet