UN EVEQUE ET LA FOI

L’évêque de Poitiers, Mgr Albert Rouet, atteint l’âge de quitter sa responsabilité d’évêque  (75 ans). Dans la série d’entretiens « J’aimerais vous dire » (Ed. Bayard 2009), il s’interroge, encore une fois, devant tous ceux qui sont concernés par la foi et l’Eglise. On s’attendait à ce qu’il parle surtout d’Eglise, les medias l’attendaient là. Il en parlera, mais dans la deuxième partie du livre (chapitres 6 à 10). (Ce sera l’objet, ici, d’un second texte). Commençons par entendre la première question (chapitres 1 à 5) : Que dire de la démarche croyante du Chrétien aujourd’hui ?

A la manière d’Hilaire de Poitiers 

A. Rouet se voit dans la lignée d’un évêque du 4e siècle, Hilaire. L’itinéraire de la pensée et de la vision pastorale de cet évêque est éclairant. D’abord, dans une région où s’enchevêtrent les croyances aux dieux locaux et les cultes romains, mettre en avant l’unicité du Dieu de l’Exode, avec l’éblouissement de sa beauté et l’impulsion de son envoi vers le peuple. Puis accueillir la générosité de Dieu qui se livre dans la chair du Christ. Enfin reconnaître dans les « minuscules communautés » naissantes l’édification du Corps du Christ.

Elaborer les mots justes

Hilaire n’était pas un « intellectuel », comme on dirait aujourd’hui. Il « demande à Dieu de lui donner le vrai sens des mots » (op.cit.p.35). Il connaît leur ambivalence, il cherche pourtant en eux « l’intelligence de la vie… nécessaire à l’intelligence de la foi » (p.35). Il prend « ses mots chez les hommes parmi lesquels (il) vit » (p.38). Car la foi, comme la raison, « ne s’exprime que dans des formes locales… des manières de raisonner nées d’une culture et d’une histoire » (p.40-41).

Cela ne dissout pas la responsabilité personnelle. Il ne s’agit pas de répéter des mots. Il s’agit de s’approprier la parole reçue et de la ré-exprimer avec les exigences de son temps. Ainsi « le monde immense des représentations et des images, de la valeur des mots » (p.64) doit être constamment ré-évalué. C’est une « conversion »  permanente pour que les mots gardent leur force symbolique, celle qui oriente les coeurs vers « ce mystère de Dieu qui dépasse les mots » (p.66).

Le questionnement et le doute

Ce cheminement dans l’expression symbolique de la foi (la seule pertinente pour Dieu !) éclaire la question du doute. Il ne s’agit pas du doute généralisé à la manière de Descartes qui nie tout fondement autre que sa propre pensée. Il s’agit, d’abord, de la « fonction purificatrice » du doute qui relativise les images que l’on se fait du monde et de Dieu. Il s’agit ensuite de « reconnaître que je suis croyant et non-croyant… que cette incroyance que j’ai côtoyée de très près elle habite toujours en moi » (p.109). Il l’empêche d’être une quasi-évidence, un savoir ; il permet d’entrer dans une Alliance avec Dieu, dans une confiance.

Cela amène le croyant à ré-examiner le terme « vérité ». Ce n’est pas seulement pour suivre les « maîtres du soupçon » (comme Marx, Nietzsche, Freud…) pour qui rien n’est indiscutable ni ne peut être affirmé comme l’expression parfaite, exhaustive, du réel. C’est admettre que la capacité de penser, commune à tous les hommes, utilise concrètement des logiques et des chemins variés pour dire la réalité. C’est surtout, pour les croyants de la Bible, approcher la « vérité » dans une histoire où Dieu se donne, sans se dévoiler, dans une inter-relation aimante. La « vérité » est déterminée par une attitude de l’esprit (l’ouverture et non la fermeture au monde-là) et par l’engagement pour une « vie meilleure » qui seul « justifie la conscience » (p.132).

L’identité chrétienne

A. Rouet répète, après bien d’autres : « les idéologies sont mortes ». Il le regrette pour certaines catégories de personnes. Ainsi le marxisme : « En (son) absence, qui porte l’espérance…l’espérance des pauvres ? L’espérance relayée par ce courant n’est, aujourd’hui, relayée par personne » (p.140). Quelle que soit la justesse de cette affirmation, on peut admettre que la globalisation des comportements et des « valeurs », à travers le monde, produit une identité commune illusoire, qui exclut le « tiers », le différent, et suscite la révolte et la violence.

L’identité chrétienne, pour sa part, introduit un « tiers » qui est Dieu et qui est posé entre les sujets humains. C’est ce tiers qui garantit que l’autre n’est pas réductible à son voisin. Mais cette irruption de l’autre dans le jeu des relations peut apparaître comme une intrusion excessive et menaçante, surtout quand les croyants veulent être « visibles » à tout prix…

Alors, l’évêque met en garde les « militants de la visibilité ». « Plus nous protestons de notre singularité, moins elle est aujourd’hui singulière » (p.150). C’est l’illusion de « la transcription, dans les méthodes ecclésiales, d’un type de présence commerciale ou partisane, ou d’un type de lobbying » (p.151). C’est se leurrer avec de « grandes manifestations » (à l’image des lemmings, ces petits mammifères qui se rassemblent pour aller se noyer !!). C’est oublier que « le signe n’appartient pas à celui qui le pose, il appartient à celui qui le lit » (p.153-154).

Il reste, dit A. Rouet, à répondre à trois grandes questions :

- Pour l’Eglise, la pauvreté en hommes et en moyens est-elle un mal ?

- L’évangélisation penche-t-elle vers la proclamation ou vers le dialogue ?

- L’Eglise a-t-elle à recevoir quelque chose du monde ?

Ce sera la recherche de la deuxième partie du livre, centrée sur l’Eglise.

                                                                             
                                                                               
Loïc Collet   

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