Ce matin-là, Souleiman avait entendu la radio signaler des heurts entre la police et une bande d’hommes cagoulés. Il n’y avait pas fait attention, il a entendu tant de fois ce genre d’information, il n’a même pas retenu le nom du quartier. Mais entre le métro et le chantier où il travaille la rue est moins encombrée que d’habitude et c’est de ce secteur, il s’en souvient maintenant, que la radio a parlé.
Il s’engage dans une rue et s’arrête brusquement. A trente mètres de lui, un groupe d’hommes barre la moitié du passage. Sur leur uniforme bleu marine on lit « Police », à la ceinture on voit le pistolet et la matraque. Un homme en gabardine beige a les mains plaquées au mur, au-dessus de sa tête. On voit bien pourtant que c’est un Blanc, un « blanc de blanc », avec des cheveux châtains très soignés.
Au-delà de l’homme bloqué par les policiers, une enseigne sur un magasin annonce : « Sushi ». « On ne dirait pas que l’homme est japonais, se dit Souleiman, il doit être là par hasard ou, peut-être il cherche simplement un restaurant… Il vaut mieux ne pas s’en mêler ».
Souleiman entre dans une autre rue, à droite. Et là, que s’est-il passé ? Il ne se souvient de rien, sinon qu’il y avait quelques hommes dont on ne voyait pas le visage. Et l’un d’eux a crié : « Oh, le Black, viens par ici ! » Et l’obscurité s’est faite.
Maintenant il est allongé, sur quelque chose de souple. Il a très mal au front et à la mâchoire. Le plafond est blanc. Il tire sa main vers son visage, il est entièrement bandé, à part les yeux. Il préfère ne pas bouger, il a trop mal. Ses yeux se tournent tout de même vers la porte. Quelqu’un entre. Une personne en blouse blanche, avec un badge sur la poitrine, et un noir brillant sur tout le reste, le visage, les cheveux, les bras découverts.
« Ne vous tracassez pas, dit-elle. Nous allons faire quelques examens. Si vous avez trop mal, dites-moi. Je vous donnerai quelque chose ». Voilà Souleiman dans le couloir, sur un fauteuil roulant, et la jeune femme (infirmière, aide-soignante ?) le pousse. Il peut même tourner un peu la tête vers elle, il se sent en fraternité, en sécurité.
Devant l’ascenseur il faut attendre. Beaucoup de gens circulent dans l’hôpital. Souleiman remarque, sur la droite, une plaque avec une inscription et une flèche : « Espace René Cassin, rédacteur de la Déclaration des Droits de l’homme ». Il se souvient. Quand il était au lycée, au temps de sa jeunesse au Sénégal, le professeur de philosophie avait dit : « Ce René Cassin, c’est un français. Mais ce qu’il a fait dans cette Déclaration, c’est pour nous tous, Noirs ou Blancs, Jaunes ou Rouges. C’est notre Déclaration ».
Souleiman pense : « Peut-être qu’en France certains ne savent pas encore qu’il y a eu cette déclaration en 1948 ?… Peut-être ceux qui se trouvaient dans l’autre rue que les policiers ?… ». Et une autre pensée lui pince aussi l’esprit : il n’a pas pu avertir le chantier qu’il serait absent, il avait pourtant bien discuté sur le travail à faire aujourd’hui, il avait mis cela au point avec son patron, d’origine maghrébine, et son chef d’équipe, un « blanc de blanc ». Ils seront bien tristes quand ils apprendront ce qui s’est passé.
Loïc Collet