IMAGES DE DIEU DANS L’ART

Quelle que soit la sécularisation de la société occidentale, le mot « Dieu » continue à provoquer des échos dans les esprits, un attrait ou un refus, une image ou une abstraction, une inclinaison vers le passé ou un intérêt pour le présent. Ce mot a été tant écrit qu’on le trouve dans toutes formes de littératures. Mais ce n’est ni dans le sens d’« image mentale » ni dans le sens d’« image littéraire » qu’on le trouve dans le monumental ouvrage de François Boespflug « Dieu et ses images » (Ed. Bayard, 2008). C’est dans le sens d’ « image plastique » : représentation de Dieu sur des supports physiques, par le biais de la peinture ou de la sculpture.

Le bien-fondé des images de Dieu

La tradition biblique soutient un refus radical de toute représentation de Dieu. Est-ce la suite des croyances de peuples du désert confrontés au vide ? Est-ce la réaction des Hébreux exilés au milieu de peuples encombrés de divinités ? Est-ce l’espoir de n’être asservis à rien, pas même un culte et ses illusions de salut ? Toujours est-il que le deuxième commandement du Décalogue juif est rigoureux : « Tu ne feras pas d’idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut » (Gn. 20,4). Et ce refus d’une « forme » matérielle en place du divin passera dans l’islam, au moins selon certains hadith, après la réception du Coran. C’est l’an-iconisme (absence d’images de Dieu).

Voilà l’un des points de rupture entre les monothéismes juif et musulman et le monothéisme chrétien. La spécificité de celui-ci est de croire à la visibilité de Dieu dans la personne de Jésus le Christ. A la fin du deuxième siècle Irénée de Lyon énonce : « Le visible du Père c’est le Fils ; et l’invisible du Fils c’est le Père ». Comme Dieu s’est donné à voir en Jésus, il y a une histoire de cette inscription dans les temps et les lieux des croyants, il y a une réception de cette histoire dans les esprits et l’imaginaire, et par là une expression possible de ces « faits de conscience ». Ainsi se fonde « l’histoire iconique » du Dieu des Chrétiens.

Etapes des représentations chrétiennes de Dieu

La première étape, deuxième et troisième siècles, est surprenante : si toute image de Dieu est absente chez les Chrétiens comme chez les Juifs, on ne trouve même ni d’images du Christ, ni de sa mère, ni de son Esprit. C’est le Dieu inconnaissable, sinon par des symboles puisés dans le concret : colombe, poisson, navire, ancre, oiseau-lyre… « Le Dieu inconnu, je vais vous l’annoncer », disait l’apôtre Paul.

La deuxième étape, du quatrième au sixième siècle, voit apparaître sur les murs des catacombes ou sur les sarcophages la figure du Christ enseignant ou thaumaturge. Mais il n’est question, en ce commencement, ni d’annonciation, ni de crucifixion, ni d’ascension, ni d’images évoquant sa divinité. Il faut attendre la reconnaissance du christianisme par le pouvoir politique et le concile de Nicée sur les trois personnes divines (en 325) pour voire les premières images de la Trinité, en particulier dans les mosaïques des premières basiliques. De là se développent les images de « Christ en majesté » et même de « Christ en gloire cosmique », le Pantocrator.

La troisième étape, septième et huitième siècles, voit descendre l’image des voûtes des absides à la hauteur des croyants sur le sol. C’est l’irruption de l’icône à la portée de chacun, comme on possédait déjà des portraits de personnages importants. Mais leur fascination est telle que la réaction est vive : « Dieu ne peut être manipulé ainsi ! Détruisons ces idoles ! ». C’est la grande dispute de l’iconoclasme pendant un siècle et demi et qui ne s’apaisera qu’autour du concile de Nicée II (en 787), conjurant les risques de l’idole mais maintenant la vénération pour l’image-de Dieu-fait chair. Au nom, encore, de l’Incarnation.  

La quatrième étape, du neuvième au douzième siècles, est l’explosion des grandes images de la foi chrétienne. Non plus le Christ Pantocrator, seul, mais la Trinité, dont on s’ingénie, de nombreuses manières, à montrer l’unité et les trois personnes. Les thèmes bibliques préférés sont autant la visite de Dieu à Abraham (l’hospitalité offerte aux trois voyageurs) que les théophanies du baptême du Christ, la transfiguration… Les types iconographiques se forment pour les siècles suivants : les « trinités triandriques » ( les trois personnes divines avec le même visage), les « trinités du psautier » (les trois personnes sur le même plan), les « trônes de grâce » ( les trois personnes l’une sur l’autre, le Père en haut, le Fils en croix, l’Esprit-colombe au milieu). La place de l’Esprit dans la Trinité va tout de même poser question entre Occidentaux et Orientaux : Vient-il du Père et du Fils ? Ou vient-il du Père par le Fils ? Quelles images le diront ?

La cinquième étape, du treizième au quizième siècles, connaît une « humanisation » de Dieu encore plus sensible. Les stigmates de François d’Assise impressionnent les Chrétiens. Dieu ne fait pas que régner, certes il est beau au portail des cathédrales, mais il souffre    aussi. Et il se fait « pathétique et familier ». Dans sa proximité à l’homme souffrant, il entend même une nouvelle voix, celle de Marie qui rejoint la compassion du Père et intercède de son côté. Couronnée par la Trinité, elle montre son sein qui a nourri le Fils, ce qui justifie son intercession…

Enfin la sixième étape, du seizième au vingtième siècles, voit le déclin progressif du thème trinitaire et de l’inspiration biblique. Il est vrai que la Réforme a donné priorité à la parole sur l’image. Le concile de Trente (terminé en 1563) a tenté de sauver l’image religieuse. Mais celle-ci échappe de plus en plus à l’Eglise qui la commanditait. L’art devient autonome, comme les autres activités de l’esprit. Du christianisme vont subsister quelques images, en particulier celle du Crucifié, comme symbole de toutes les souffrances et résurrections des hommes (c’est la « crucifixion déportée » en d’autres lieux…). L’art d’Eglise n’attire guère les artistes non-croyants, même si les « correspondances » de certains Chrétiens sont parfois éblouissantes (Rouault, Arcabas…).

François Boespflug est heureux que le Christ demeure, actuellement, un « grand type iconographique ». Mais le souffle nécessaire à la représentation (en images) de ce qui se dit en théologie et se vit dans la liturgie, ce souffle manque, aujourd’hui, cruellement, pense-t-il. Dans l’obscurité de l’espérance, il faut, en ce domaine des images plastiques, « laisser Dieu aller », c’est à dire « réinventer sans cesse », comme cela s’est fait dans l’histoire et reste  encore possible.

                                                                                 Loïc Collet  

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