L’ENFANT DES RUINES

Iehoshoua marchait dans la nuit

vers la colonne de feu et les balles traçantes

au dessus de la ville bombardée.

Le fusil d’assaut à l’épaule, il était parti

vers la contrée dont le Seigneur avait dit :

« Je vous la donne ».

Le jour hésitait à se lever,

manquait de souffle pour dissiper la brume,

la colonne de fumée poissant le sol.

 

Mais les paroles sacrées ouvraient la route :

« Le Seigneur est un guerrier.

C’est lui qui mène le combat,

nous en restons bouche-bée.

Sa droite fracasse l’ennemi,

les brûle d’une fureur

qui les dévore comme du chaume.

L’adversaire avait dit : Je dégaine mon arme.

Mais ton souffle, Seigneur, est venu

qui a levé la tempête

et l’ennemi est descendu au gouffre

comme un lest de plomb dans la mer ».

 

De la ville il ne reste pierre sur pierre.

Mais des  cadavres l’un sur l’autre.

Les plus âgés dessous, les plus jeunes par-dessus.

Les premiers-nés sont tombés d’abord.

Malheur à celui qui ouvre la lignée !

Les cris sont figés à la commissure des lèvres.

Quelques chiens rasent les murs,

ils ne savent plus aboyer,

aucun ne grogne contre homme ou bête.

 

Iehoshoua porte sur le bandeau de son front :

« Si tu livres cette ville entre nos mains,

nous la vouerons à l’anathème ».

Il se souvient des récits fondateurs :

« Tout ce qui se trouvait dans la ville,

aussi bien l’homme que la femme,

le jeune homme que le vieillard,

le taureau, le mouton et l’âne,

ils les passèrent tous au tranchant de l’épée ».

 

De ruine en ruine, la poussière du shéol.

Même les arbres gisent à terre.

C’est la seule bavure dans l’anathème.

Car le Seigneur avait dit :

« Quand tu soumettras une ville,

tu ne brandiras pas la hache

pour détruire ses arbres.

C’est de leurs fruits que tu te nourriras.

L’arbre des champs est-il un être humain

pour se faire assiéger par toi ? ». 

Couper un olivier plus que centenaire,

c’est émouvant, pense le soldat…

 

Voilà qu’il longe une maison

dont ne reste debout qu’un pan de mur.

Et derrière le mur, entre les éboulis,

une femme le regarde avec effroi.

Une survivante ! Une résistante au Dieu vainqueur !

Refus obstiné d’être couchée

parmi les disparus, les oubliés, les consumés.

Car le Seigneur  a dit à son prophète :

« Ecris cela en mémorial sur le livre :

J’effacerai la mémoire de tes ennemis,

je l’effacerai de dessous le ciel ».

D’un coup d’épaule, Iehoshoua

pourrait renverser le pan de mur,

engloutir la femme sous les pierres,

achever l’anathème et la purification.

 

Mais du bord de la tombe sort un cri.

D’un nouveau-né aux genoux de sa mère.

Le soldat remet à l’épaule son fusil d’assaut.

Il est debout sur les décombres.

Il se voyait déjà sur la montagne,

cette montagne où le Seigneur a planté ses ancêtres,

au bout de l’exil, l’héritage.

L’héritage pour seulement les élus.

Faudrait-il donc partager la terre

avec le fils de la répudiée,

le demi-frère qui s’en vient du désert,

le tireur d’arc contre le tireur de missiles ?

 

Iehoshoua se met à errer sous son casque,

du dieu guerrier au dieu notaire,

du dieu sanglant au bull-dozer…

Jusqu’enfin une lueur des origines,

un aveu de l’extase divine :

« Le Seigneur a perçu ta détresse ».

Quelle détresse ? Cet enfant ? Cette femme ?

 

Le soldat ne regarde plus à hauteur d’homme.

A cette taille il n’a que son fusil.

Il s’accroupit devant la femme.

Juste à hauteur de l’enfant.

A la taille de Dieu dans un enfant.

Il demande : « Comment s’appelle-t-il ? ». 

La femme répond : « Iéshoua ».

 

( d’après Mt 2, 16-18 )                Loïc Collet

 

                                                  

 

 

 

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