LE DEPART DE GRAND LOU

M’man avait  lavé trois serviettes de toilette dan une cuvette, elle les avait suspendues sur le fil dans la cour et en les ramassant elle avait mis de côté celle des trois qui n’avait pas d’accrocs. Grand Lou la regardait faire. M’man lui dit : « Celle-là, ce sera pour ton trousseau ». Gabriel en reste bouche bée. Qu’est-ce que cette histoire de trousseau ? Grand Lou va partir quelque part ?

Gabriel obtient quelques informations, comme autant de coups de marteau sur la tête. C’est évident, depuis longtemps, que Grand Lou veut être soldat ! Mais on dit qu’il faut faire des études auparavant, après le certificat, dans un pensionnat loin du bourg. M’man n’a certainement pas décidé cela, avec quel argent elle le ferait ? Alors il y a quelqu’un d’autre qui va payer. Monsieur le Curé a promis de s’en charger, disant que Grand Lou peut toujours commencer ses études secondaires, et plus tard il verrait ce qu’il a à faire…

Gabriel est choqué. Grand Lou va rentrer en sixième dans un « petit séminaire », à vingt kilomètres de là ! « C’est pas juste ! », se dit Gabriel. Grand Lou n’a jamais dit qu’il voulait être prêtre, alors que lui, Gabriel, toute la famille savait qu’il le voulait. Mais alors, on lui vole sa place ?  « C’est pas juste, répète Gabriel. Qu’est ce que je vais faire alors ? ». Il aimerait aussi être électricien. Mais finalement il préfére être prêtre !

M’man a récupéré une grosse malle en bois, au couvercle rebondi. Elle vient peut-être de chez le grand père qui est mort récemment, celui qui avait des moustaches en pointe comme le général Bourbaki. Et d’une semaine à l’autre, la malle se remplit lentement, un gant de toilette, un mouchoir, une paire d’espadrilles, une boîte à savon…

Arrive le jour de septembre où il faut rejoindre, au séminaire, les autres élèves de sixième. Il n’y a pas de moyen de locomotion pour y aller, les Allemands ont réquisitionné toutes les voitures et les autocars. M’man a retenu, longtemps à l’avance, Monsieur David et son char à bancs, qui peut faire le trajet aller et retour dans la journée. Un jour de septembre donc, dans la pénombre du matin, Monsieur David prend place sur le premier banc, avec son fouet et une chaude couverture, M’man et Grand Lou se mettent sur le deuxième banc, et la malle est dans le fond, contre la portière.

La découverte du séminaire est impressionnante car il est niché derrière une imposante basilique où affluent beaucoup de pèlerins. Il faut trouver l’entrée principale et, ensuite, suivre les flèches. On monte, comme on peut, la malle jusqu’au dortoir. C’est une immense salle voûtée, sous les toits, avec quatre vingt lits et autant de petits buffets pour ranger le linge de semaine. Puis on descend au réfectoire où chacun a sa place et un tiroir pour le beurre de la maison (quand il y en a !) et les petites friandises. Ensuite on jette un coup d’œil dans « l’étude » où on fait les devoirs, dans une classe ou deux, et dans la chapelle qui est aussi grande que l’église du bourg de Grand Lou.

Comme il n’y a de vacances ni à la Toussaint ni au Mardi gras, M’man vient voir Grand Lou une fois par trimestre. Monsieur David est  toujours disponible et en avant ! pour le cheval de trait, pour M’man, Gabriel et Gwendoline !

Au bout de quatre heures, on arrive à destination et, si possible, pour la grand messe au milieu de la matinée. M’man y tient beaucoup. Elle cherche une place le plus haut possible dans la nef de la basilique. Car Grand Lou est dans la chorale, parmi les altos, et il sera dans la procession d’entrée, avec sa soutane violette et son surplis blanc. M’man est très fière et elle s’arrange pour lui faire un petit signe de la main. « Nous sommes là ! Tu vois, on ne t’oublie pas ! ».

Puis la journée se passe, presque toute entière, dans le parc. Quelque soit le temps ou la froidure, on est là, ensemble, sur un banc, à écouter Grand Lou qui raconte à quoi il joue, la balle au prisonnier, les échasses, le « tennis » avec de grossières raquettes en bois. Il parle un peu des places qu’il a eues aux compositions, surtout quand son nom est affiché sur le tableau d’honneur qui couvre le grand mur du parloir. Mais cela, M’man le sait déjà, elle a eu le temps d’y jeter un coup d’oeil.

Gabriel écoute tout ce qui se dit. Il imagine les cours de récréation qui ne peuvent être qu’immenses, les classes où il serait sur la première table, le réfectoire où il n’y a pas grand chose à manger, mais ce n’est pas un problème pour celui qui est habitué, ce sera certainement mieux qu’à la maison ! Il imagine la chapelle où il sera bien mieux à sa place que Grand Lou, qui veut être soldat ! Le séminaire, c’est pour lui, il commence à l’avoir vraiment dans la tête.

Pendant ce temps, Monsieur David a attaché son cheval quelque part. Ca ne peut être que devant un bistrot : d’abord se mettre à l’abri, puis se tenir au chaud avec quelques bolées. Quand, à la fin de l’après-midi, le groupe des quatre remonte dans le char à bancs c’est le retour, dont on ne sait pas à quelle heure il finira.

Il semble que c’est le cheval qui décide. Au bout d’une demi-heure, premier arrêt dans un carrefour : il y a un bistrot. Le cheval n’ira pas plus loin. Monsieur David descend. « Attendez là, un p’tit moment ! ». M’man, Gabriel et Gwendoline sont sur le banc arrière, ils n’ont pas de couverture pour se couvrir, ils se serrent l’un contre l’autre, ils attendent que le conducteur sorte du bistrot, même en titubant un peu. Le cheval connaît la route ! Le plus long arrêt se fait au haut d’une côte, qui s’appelle « le Mont Salut ». Une éternité à attendre… Monsieur David dit qu’il ne faut pas maltraiter le cheval…

Mais on n’a pas oublié Grand Lou ! On lui a apporté une brioche et des pommes. On a vu qu’il était content ! Après tout, tant mieux pour lui. Mais est-ce que le tour de Gabriel viendra ?

                                                          Loïc Collet

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