(C. a été éducateur de rue sur une Zup de Lorient. Habitant le même quartier que Loïc Collet, prêtre-ouvrier, il a partagé avec lui certaines de ses préoccupations et il a lu avec intérêt le petit livre « De Boue et de Feu » où L. Collet raconte quelque chose de sa vie dans le Bâtiment. Cet été, C. continue le partage par cette lettre, où il y a une belle consonance avec ce que désirent les prêtres-ouvriers.)
Loïc. Cela fait quelques années déjà que je ne t’ai pas donné signe de vie. Je garde contact avec toi par les textes que tu envoies par Internet, de temps en temps. Ces derniers temps, je pense particulièrement à toi, à ton expérience dans le Bâtiment et à ton livre « De boue et de feu ». Depuis des semaines je me dis qu’il faut que je t’écrive, ce que je fais enfin.
Il y a cinq ans que nous avons quitté Lorient, K., Y. (nouveau-né) et moi. Nous avons fini par nous établir à T., où nous avons eu une fille, A., et nous attendons une deuxième fille pour la mi-août. J’ai poursuivi ma carrière d’éducateur de rue jusqu’en Juillet 2007, date à laquelle j’ai pris un congé parental d’un an pendant lequel j’ai passé un CAP de menuisier en candidat libre. J’aspire depuis longtemps à travailler de mes mains, cela est peut-être moins utile à la société que le métier d’éducateur, mais c’est une autre façon de se réaliser.
En Septembre 2008, K. a repris le congé parental, je devais réintégrer mon poste d’éducateur, mais la mutation que m’imposait ma hiérarchie ne me convenait pas, je me suis fait licencier. J’ai eu l’opportunité d’enchaîner aussitôt dans un emploi de menuisier-charpentier dans la construction de maisons en bois. Aussi ai-je sauté le pas et me suis reconverti comme ouvrier du Bâtiment.
Les débuts ont été idylliques. J’apprenais de nouvelles choses chaque jour, je voyais le résultat de mon travail et mesurais mes progrès, ce qui me manquait dans mon boulot d’éducateur. Malgré les râleries de K., cela ne me dérangeait pas de travailler 45h par semaine payées 39, d’être un robot pendant la semaine à la maison et de ne croiser ma famille que le soir avant d’aller m’écraser dans mon lit à l’heure des poules, vaincu par le sommeil du juste.
Peu à peu je me suis rendu compte que si je continuais à ce rythme, j’allais passer à côté des choses fondamentales de ma vie qui sont ma famille, mes relations sociales et la propriété de mon temps libre. J’ai donc commencé à discuter des conditions de travail avec mes collègues. Parallèlement je suis passé en CDI.
Sur des chantiers, j’ai croisé des ouvriers d’autres entreprises, et nous avons parlé de nos horaires, salaires, frais de déplacement… Je me suis rendu compte que nous nous faisions manger la laine sur le dos. J’ai commencé à en parler au chef d’équipe qui est associé dans l’entreprise. Là, les brimades ont commencé : chantiers impossibles à réaliser dans les temps, des critiques à longueur de temps sur mon travail, une convocation, sans me prévenir de l’objet, pour me mettre un avertissement disciplinaire (qui a été retiré).
J’ai été abattu au début, et dégoûté du fait que tous les collègues pensaient comme moi mais qu’aucun ne me soutenait face au patron. Deux ou trois s’en sont excusé en privé, invoquant de bonnes raisons de ne pas intervenir ou aller au-delà des râleries entre ouvriers pendant la pause déjeuner. K. m’a beaucoup porté et j’ai trouvé la force de me remettre debout. Je me suis renseigné sur mes droits et j’en ai informé les collègues. Le chef d’équipe a même envoyé un apprenti subtiliser dans ma voiture des feuilles récapitulant le fonctionnement des frais de transport.
J’ai donc sommé mon patron de me rembourser ces frais de transport qu’il me devait depuis 6 mois. Au bout de deux mois de combat, j’ai eu gain de cause. Tous les collègues attendaient cette régularisation en se disant que si ma feuille de salaire était modifiée, le patron devrait modifier la leur. Mais ce dernier étant malin, il l’a fait sous couvert d’une prime exceptionnelle et non de rattrapage de frais de transports. Personne n’a osé rien lui demander. Certains sont même devenus jaloux, oubliant que ce n’était pas moi qui était trop payé mais eux qui ne touchaient pas leur dû et que personne ne pouvait se battre à leur place.
Je me suis ensuite attaqué au temps de travail. Lorsque j’ai demandé à récupérer quelques heures à la fin d’une grosse semaine, j’ai été dès le soir même muté dans l’équipe des plaquistes. J’ai donc décidé de faire mes heures à la minute près. Là, mes collègues ont gagné puisque des horaires officiels de travail ont été institués (ce qui n’empêche pas la grande majorité, terrorisée par le chef d’équipe, de continuer à faire le même nombre d’heures non payées). Je me suis rapproché de la CGT, mais j’ai dû les appeler de nombreuses fois avant qu’on me dise que quelqu’un rappellerait… et j’attends toujours. Je suis aujourd’hui libéré des pressions de mon entreprise et ne culpabilise plus lorsqu’on me reproche de ne pas donner plus que mes heures ou de dire à mes collègues combien je suis payé et ce que j’ai réussi à obtenir.
Ce parcours est à la fois très enrichissant et questionnant. Enrichissant car j’ai appris à m’opposer et à maintenir le cap face à des personnes faisant autorité. Enrichissant car après avoir aidé les autres à faire valoir leurs droits pendant près de dix ans, c’est à mon tour de m’y coller et de constater que ce n’est pas évident, que je n’aurais pu réussir sans K. Enrichissant car j’ai fait le point sur ce qui était important pour moi aujourd’hui dans ma vie. Enrichissant car après avoir partagé le quotidien de la vie dans les quartiers populaires en tant qu’éduc et qu’habitant, je me plonge dans la condition ouvrière, cela fait partie de la continuité d’une recherche et d’un chemin de vie. Enrichissant car je côtoie des personnes modestes, qui n’ont pas les mêmes centres d’intérêt, la même origine sociale et culturelle que la mienne, mais que les relations sont simples et franches. Enrichissant car j’ai pu me dépasser en passant tout l’hiver à travailler dehors avec une seule journée d’intempérie malgré la rudesse du temps cette année.
Questionnant car je constate que les conditions qu’on nous offre découlent en partie de ce que nous sommes prêts à accepter. Questionnant car nous sommes parfois les complices de nos bourreaux. Questionnant de constater que les actes et prises de position des uns et des autres ne dépendent pas de conviction mais d’opportunisme, de fausses promesses. Questionnant de voir à quel point l’homme préfère rester dans une situation inconfortable mais connue, plutôt que de se lancer dans l’aventure de jours meilleurs. Questionnant de constater à quel point il est difficile de rendre solidaire un groupe humain d’une petite dizaine de personnes.
Je me rends compte que je peux avoir une utilité en montrant qu’il y a des possibles et en soutenant les collègues dans le tourment. Mais ce n’est pas évident.
Voilà, je tenais à partager avec toi ce moment de ma vie. Je ne vis pas à la même époque que toi, je n’ai pas la même vocation, mais cela me réconforte de repenser à ton expérience. Amitiés.