JEREMIE, L’ENVOYE

Jérémie vient de quitter son bourg d’Anatoth et marche sur un chemin de campagne. Son père est parti plus tôt que lui vers Jérusalem où il assure son service de prêtre dans le Temple. Pendant la soirée d’hier, les deux hommes ont longuement parlé entre eux, une fois encore. Le jeune Jérémie écoutait et  questionnait, le père disait son désarroi.

 

Le spectacle des célébrations au Temple est désolant. Jamais peut-être il n’y a eu autant d’offrandes et de sacrifices en l’honneur de Yahvé. Mais le coeur n’y est pas. Le coeur est ailleurs. Il est sur tous ces sommets de collines où l’on dresse des pierres et des bois sculptés en dévotion aux dieux du passé. Il est autant dans l’    apostasie du royaume d’Israël que dans la perversion de la foi en Judée. Quelques prêtres s’interrogent sur leur tâche : Faut-il encore servir Israël-l’Apostasie ou Juda-la-Perfide ?

 

Peut-on attendre, alors, que Dieu sauve son peuple des malheurs qui s’annoncent ? Si l’on dit au bois : Tu es mon père !, si l’on dit à la pierre : C’est toi qui m’as enfanté !, si l’on présente au Seigneur la nuque et non la face, que valent les supplications : Lève-toi ! Sauve-nous ! ? Si le coeur est pris dans les idoles qu’on a fabriquées de ses mains, on n’étreint que du vent…

 

Jérémie marche d’un pas lourd, l’esprit envahi d’appréhension. Il arrive au village où habite son ami Baruch. C’est le fils d’un propriétaire terrien qui a fréquenté les scribes de la ville, il connaît les textes conservés dans la bibliothèque du Temple, il a mis par écrit les commentaires de plusieurs maîtres. En même temps, il aide son père au travail de la terre.

 

Aujourd’hui il voudrait réparer une citerne qui vient de se fissurer. Quand Jérémie arrive, Baruch a les mêmes pensées que lui. Connaît-il aussi les questionneurs du Temple ? Il dit : « Cette citerne qui ne garde pas l’eau, serait-elle notre peuple qui abandonne sa foi ? Je le crains, comme d’autres. La fissure serait donc si longue et si large que la sécheresse et la mort sont proches ? Entrons tout de même dans la maison ». 

 

Les deux jeunes gens sont dans la salle commune. Le feu n’est pas allumé dans le foyer. Soudain, Jérémie s’exclame : « Je vois ! - Que vois-tu ? demande Baruch. - Là, je vois un chaudron sur le trépied, et un feu très vif dans le foyer ! - Qu’est-ce qui attise le feu ? - Un souffle qui vient du nord. - Du nord ? Du pays des Chaldéens qui nous attaquent ? ».

 

« Qu’est-ce que le Seigneur te dit là, Jérémie ? Pourquoi t’ouvre-t-il les yeux ? Veut-il mettre sa parole dans ta bouche ? Pense-t-il à toi depuis longtemps ? Peut-être depuis que tu as été façonné dans le sein de ta mère ? Depuis que tu es sorti de son ventre ? - Non, proteste Jérémie. Je suis trop jeune ! Je n’ai pas l’âge d’avoir autorité. - Ne dis pas cela. Si Dieu t’envoie, tu n’auras peur de personne. Il fera de toi un homme libre. Et un homme puissant, en son Nom. Un homme pour déraciner et renverser. Un homme pour bâtir et planter ».

 

Jérémie redresse la tête et regarde dehors, en direction de la colline dénudée. « Vois-tu encore quelque chose ? demande Baruch. - Oui, un amandier. - Il n’y a pas d’amandier sur nos terres. Mais tu vois « l’arbre du veilleur », l’arbre qui s’éveille, le premier qui va fleurir au printemps. Le Seigneur t’ouvre les yeux  pour le pire et le meilleur. Prophète pour le peuple ingrat et repentant. Va. Dieu t’envoie ».

 

(Jer. 1 à 3)                                             Loïc Collet

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