L’ouvrage « L’EGLISE SUR LE DIVAN » rend compte d’un entretien de Daniel Duigou, prêtre, psychanalyste et journaliste avec Claude Plettner, journaliste et éditrice. Ce livre a été publié chez Bayard en Octobre 2009. Il comporte quatre parties.
1 - Vers de nouvelles frontières.
Homme des frontières.
Daniel Duigou, un homme situé aux frontières de par les trois positions qu’il occupe : journaliste, psychanalyste, prêtre. De ce fait, il est sensible à la symbolique des frontières. Cette image va courir au long des entretiens. Aussi quand Claude Plettner lui demande : « Qu’en est-il des frontières dans notre monde qu’on dit ‘ village planétaire ‘ » ? Il répond que si les peuples se sont donné des frontières pour se protéger dans le passé, « il est fini le temps des enracinements dans un territoire unique. L’identité se trouve aux frontières. C’est dans leur passage que le sujet accède à son identité » (p.15-16).
Redéfinir de nouvelles frontières.
Après un échange sur ce qui fait frontières : (la maison, la peau, le vêtement, mais aussi les institutions) Daniel Duigou interroge en particulier l’institution-Eglise. Dans un monde en perte de repères, quelles frontières redessiner (entre la vie et la mort, entre les sexes…) ? L’institution-Eglise pourrait-elle y contribuer ? A quelles conditions ?
Il invite l’institution-Eglise à faire confiance à l’homme, à se confronter au réel, à rentrer en dialogue avec le monde, à entrer dans la culture du débat pour inventer avec les hommes de notre temps de nouvelles frontières.
L’expression : « institution-Eglise ».
C’est une manière de distinguer sans les opposer l’Eglise et l’institution ecclésiale qui est une institution sociale. Ce sont les deux pôles d’une même réalité : « le pôle social » et « le pôle mystique ». Et de citer le pape Paul VI. « Il faut que l’Eglise puisse discerner ce qu’elle reçoit de son Seigneur comme devant être saintement gardé et ce qu’elle considère qu’elle peut modifier et abandonner » (p.47).
L’institution-Eglise pourrait se transformer.
Toute institution « pour durer dans le temps et passer d’un siècle à l’autre doit sans cesse s’adapter aux différentes sociétés et cultures qui se succèdent, c’est-à-dire réaménager leur surmoi » (p.50). Il est possible de repérer le surmoi collectif de l’institution-Eglise comme le surmoi d’un individu et leur interaction.
Mais profiter des apports de la psychanalyse pour « la remise en cause dans la société comme dans son propre espace interne de cette instance policière qu’est le surmoi collectif » (p.51), cela ne va pas de soi. Il y a visiblement divorce entre la modernité et l’institution-Eglise qui préfère les certitudes du passé. Malgré la crise qu’elle traverse dans un monde en crise, il est difficile pour elle de se confronter « à ses bêtes sauvages » qui s’agitent à l’intérieur d’elle-même. Pourtant, faire ce travail analytique est une exigence de solidarité et d’amour pour l’Eglise et les hommes.
2 - Une parole fondatrice.
Faillite de la parole.
« Aujourd’hui, l’idée de Transcendance s’est épuisée » avec comme conséquence « la faillite de la parole » de l’institution-Eglise (qui) a entraîné celle de la République ». « Le discours politique républicain en se déconnectant du sacré ne peut plus « jouer son rôle fédérateur » (p.98).
Daniel Duigou examine cette faillite chez les parents, les hommes politiques, les journalistes, l’institution-Eglise. Et il note que la parole de celle-ci qui avance avec certitude et n’inclut pas le doute n’a pas le droit de cité. « Il y a quelque chose qui se joue actuellement dans la société d’une façon invisible et rappelle le meurtre du père : une autorité est en train d’être déboulonnée sans bruit » (p.109). Conditions d’une parole pour aujourd’hui.
Si l’institution-Eglise veut dire une parole qui soit entendue, il lui faut changer son rapport au savoir : « interroger l’homme, laisser place à l’expérience, à l’invention de sens pour tout homme » (p.118). Il lui faut changer de position, quitter la position de celui qui sait, « sa position de juge, énonçant le bien et le mal, interdisant plus souvent qu’autorisant ». Certains prêtres ont choisi de changer de position par rapport au monde. Ils vivent aux frontières, comme c’est le cas des prêtres ouvriers et d’autres. L’institution gagnerait à les entendre.
Créer dans l’Eglise des lieux de vraie parole.
Regarder la manière de parler de Jésus. Il produit une parole qui n’est pas celle d’un idéal qui écrase l’homme et l’enferme dans la culpabilité. Jésus invite l’institution-Eglise, « à faire le deuil de l’idéalisation en faisant le deuil du Dieu tout-puissant » et de sa toute-puissance institutionnelle.
Revisiter notre interprétation des Ecritures avec l’apport des sciences humaines. Nous en avons un exemple avec l’interprétation psychanalytique de la parabole du fils prodigue.
Créer des « lieux » où les prêtres tiennent vraiment compte de la parole des laïcs. Quelle place pour la parole des chrétiens dans les synodes et aussi dans les célébrations ? Il y a beaucoup à faire pour sortir d’une situation de passivité et de soumission. Des expériences intéressantes se font, à nous de les rendre publiques.
3 - Le deuil de l’idéalisation.
L’Eglise, une institution sociale.
Elle ne peut prétendre échapper à la politique, à l’idéologie, aux conditions culturelles. Le croire, ce serait s’inscrire d’emblée dans une idéologie. De plus, dans les problèmes auxquels s’affrontent nos contemporains, elle peut donner son avis et sa parole est appréciée, « mais, elle ne peut plus prétendre avoir raison à la place de d’autres » (p.167). Des groupes de chrétiens continuent de rêver d’une Eglise qui dicterait la conduite à tous les hommes.
L’inconscient collectif de l’institution-Eglise.
Comme tout groupe humain l’institution-Eglise a un inconscient collectif avec un surmoi puissant. Daniel Duigou l’invite à le décrypter, à le transformer, à l’assouplir pour participer au mieux au surgissement de sujets libres. Cela n’est possible qu’avec les chrétiens qui s’y engagent.
L’imaginaire chrétien.
Il arrive que le chrétien revive avec l’institution-Eglise la relation mère-enfant qu’il a connue. « Il reproduit (alors) le schéma relationnel dans lequel il s’est inscrit ». Ou bien « il a fixé une frontière entre lui et sa mère » et gagné une certaine autonomie. Ou bien, « il a échoué face à la toute puissance de la mère et devient l’esclave d’un maître qui a pouvoir de vie et de mort. » (p.185). Il appartient aux chrétiens de faire le travail d’analyse nécessaire pour que ses relations avec l’institution se transforment en devenant autonomes.
La castration.
Chez tous existe la peur de perdre l’imaginaire de toute-puissance : le « phallus », pour reprendre l’expression de Freud. Nous croyons exister à travers la toute-puissance. Pourtant, homme et femme, nous n’existons réellement que dans le partage du manque qui fait de nous des êtres-du-désir. Cela n’est possible que quand « la femme-mère abandonne sa position de toute-puissance avec l’enfant qui la complète et reconnaît une place à son compagnon ou mari. Consentir à la castration permet de donner « une place à l’enfant et à l’autre » (p.192-194). La castration ne concerne pas directement les structures, mais les humains qui peuvent agir sur les institutions. L’institution-Eglise n’a pas non plus à prendre la place de Dieu le Père, mais à le signifier.
Le surmoi collectif.
L’institution-Eglise joue le rôle de surmoi collectif. Cela lui donne un grand pouvoir, mais aussi une grande responsabilité. Devant les nouveautés du monde, l’institution risque de se refermer pour se défendre à la manière du paranoïaque.
4 - A l’épreuve de la liberté.
« Dieu invite l’homme à créer le monde sans faire du copier-coller » (p.243). Son appel à la liberté est une épreuve pour les individus et les institutions. La psychanalyse peut être un outil précieux pour réaliser cet appel.
Inventer l’homme, inventer l’Eglise, inventer Dieu (chercher son visage d’aujourd’hui), une tâche passionnante à laquelle nous invite Daniel Duigou.
Yvonne Leray