LA CLOCHE DE L’ERMITE

Les deux marcheurs avaient quitté le village, sur la route nationale dans la vallée, et s’élevaient sur le sentier de montagne. Ils avaient remarqué sur la carte un petit rond surmonté d’une croix, avec le nom « Saint Jacques de Calahons ». Une chapelle dans ce massif pentu et dénudé, c’est une curiosité qui mérite sans doute une visite.

 

Le sentier est étroit, mais bien tracé. A deux endroits où on peut hésiter pour la direction, une petite pancarte indique le chemin. Traces légères des humains parmi les pierres et les maigres bouquets de chênes verts.

 

Au bout d’une heure ils aperçoivent le clocher de la chapelle. Ils s’approchent. Les ardoises du toit semblent neuves, comme s’il y avait eu récemment une restauration. Ils essaient de pousser la porte ; elle est fermée à clef. Ils contournent l’édifice. Tout de suite, sur la droite le long du mur, ils ont une surprise. C’est une tache de verdure de quatre pas sur quatre, avec quelques légumes, des salades, des tomates, des herbes aromatiques … et chaque plant vient d’être arrosé ! Le jardinier n’est peut-être pas loin, mais on ne le verra pas aujourd’hui.

 

Trois jours plus tard, les deux marcheurs reviennent. C’est au début de la journée, peut-être au moment où le jardinier soigne ses plants. Il ne fait pas trop chaud quand ils arrivent là-haut, près de la chapelle, et leur prévision s’avère juste. Le jardiner vide une petite boîte d’eau au pied de chaque plant. Quand il voit arriver les marcheurs, il se redresse, avec un léger sourire.

 

Il n’a pas de chapeau, sous ce soleil qui « forcit ». Le teint est cuivré. Il est vêtu d’une chemisette et d’un jean. Il a entre trente et quarante ans. Il salue. Les marcheurs racontent leur surprise précédente et se demandent à qui ils ont affaire. « J’occupe la chapelle et le petit logement adjacent. Je peux vous montrer, si vous voulez. Je finis d’arroser. J’ai, d’ailleurs, moins à arroser que les jours derniers. Vous voyez le pourpier, là. C’est un excellent légume. Mais il n’y a pas que moi qui l’apprécie ! Il y a dans le secteur un lapin, un seul je crois. Il aime bien le pourpier       aussi ! C’est tout juste qu’il ne mange pas les racines ! Mais, à part ça, c’est plutôt maigre pour lui… Il ne faut pas le laisser dépérir ! ».

 

« Il est bientôt dix heures, ajoute-t-il. Je prie pendant une heure, à ce moment-ci. Auparavant je peux vous montrer la chapelle ». Ils entrent ensemble. C’est un lieu assez vaste, manifestement remis en état. Sur l’autel une lampe allumée dit que le signe de l’Eucharistie est conservé là. A l’entrée du choeur, une grande icône représente le Christ « en gloire », avec les ors de la tradition byzantine. « Il est le centre de l’ermitage », dit le jardinier-ermite.

 

Ils ont regardé ensemble la chapelle, l’ermite va prendre congé. Les marcheurs demandent : « Pouvons-nous rester cette heure avec vous ? ». Ils s’assoient d’un côté de la nef, l’ermite est à la même hauteur, de l’autre côté. Le silence est léger, strié seulement par le chant des cigales dans les chênes verts. De temps en temps, la voix de l’ermite fait entendre les paroles puissantes d’un hymne, ou la vive invocation d’un refrain, ou une longue mélopée sur une seule syllabe, comme le « Oum » de ses frères moines de l’autre face du monde. Puis le silence reprend son rôle de viser l’indicible.  

 

L’ermite sort le premier de la chapelle. La lampe de l’Eucharistie demeure, la lumière de l’icône demeure. Les marcheurs vont partir. « Je vous conseille, dit l’ermite, un autre chemin que celui que vous avez pris pour monter. Il passe, un plus bas, par une grande vasque d’eau dans le rocher. Je la connais, je m’y baigne parfois. Vous pouvez en boire aussi, elle se renouvelle rapidement, la source est vive ».

 

Les marcheurs sont sur le chemin de descente depuis quelques minutes. Ils s’arrêtent. Ils entendent quelque chose. C’est une cloche. C’est la cloche de la chapelle ! C’est l’ermite qui la fait sonner pour les accompagner sur le chemin ! Qui est le plus heureux ? L’ermite ? Les marcheurs ? Ou Celui qui marche avec eux et chante dans la montagne ?

 

                                                                     Loïc Collet

 

 

 

 

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