L’entrée de Grand Lou au séminaire avait dû être discutée entre Monsieur le Curé et le « vicaire simple » (distinct du vicaire instituteur, plus honorable). La décision n’avait sans doute pas posé de problèmes. L’avenir dira que faire. Par contre le vicaire a aussi des visées sur Gabriel, et cela c’est une autre histoire. Un jour il demande au Curé si on pourrait aussi « envoyer » Gabriel au séminaire. « Oh non ! répond le Curé. Lui, c’est un névropathe ».
Avec une telle appréciation tout semble réglé. Gabriel, pourtant, continue son chemin ou plutôt sa « double vie ». Il chaparde de temps en temps, selon les poussées de la faim ; il est aussi hargneux à la maison ; quand Grand Lou est en vacances, il ne cesse de le provoquer à la lutte, il aimerait tant lui mettre les épaules à terre ! Mais, en même temps, il passe assez souvent à l’église, devant l’autel de la Vierge, il y entraîne même un camarade pour un concours de récitation de chapelet ! M’man entend un peu parler de cela, elle ne comprend pas ; elle en est même plutôt inquiète.
Un jour, le vicaire instituteur retient Gabriel dans la classe pendant la récréation et lui dit : « Tu vas passer les Bourses ! » - « C’est quoi, ça ? » demande Gabriel. – « C’est pour continuer tes études, quand tu auras terminé ici à la fin de l’année ». Et l’instituteur ajoute ; « Il va falloir préparer. Je vais m’occuper de toi après la classe ».
C’est comme cela qu’une fois par semaine Gabriel est sur une table de l’école devant le maître. Les bras croisés, l’attention totalement éveillée, il va faire un « compte rendu de lecture ». Le maître lit un texte, une fois lentement, une deuxième fois avec des nuances dans la voix. Puis il pose trois ou quatre questions, de vocabulaire ou de compréhension. Gabriel en raffole ; il enregistre tout, au moins toute l’histoire. Il y a seulement quelques mots qui l‘arrêtent. Un jour, par exemple, il n’a pas compris le mot « hilarité ». Le maître lui explique. Gabriel s’en souviendra toujours : de l’hilarité, bien sûr, chaque fois qu’il apprendra du nouveau ! C’est ce qu’il a compris.
L’examen au chef-lieu du département ne l’impressionne pas du tout, c’est un exercice comme il les aime. Par contre il est un peu surpris quand, dans une rue du bourg, le vicaire instituteur, là par hasard, lui fait signe. Ce n’est pas là le domaine de l’école, la rue c’est son domaine à lui, Gabriel, il se méfie. Mais il entend : « Tu as eu tes Bourses ! ». Ah bon ! pense Gabriel. Et il se remet à jouer.
Mais le « vicaire simple », de son côté, entre en action, au début de l’été : « Il faudrait que tu commences le latin ! ». Pourquoi pas ? Gabriel est toujours partant. Et c’est le début d’un chemin étrange, palpitant, rebondissant de nouveautés. Après la première déclinaison de « rosa » à « rosam », avec les mots étonnants de nominatif et d’accusatif, ce sont les autres déclinaisons plus complexes, puis les conjugaisons de verbes, puis les règles de grammaire. Avec des phrases qui font choc dans la mémoire, par exemple la proposition causale : « Primam partem tollo quoniam nominor leo » : Je prends la première part parce que je m’appelle lion ! Gabriel prend tout, il est le lion !
Mais il y a autre chose à prévoir, c’est le trousseau. M’man n’a plus rien à donner, le peu de linge qui n’était pas absolument nécessaire est parti avec Grand Lou. Le vicaire y veille, encore. Il dit à Gabriel d’aller voir une vieille demoiselle qui habite au bas du bourg. Gabriel la connaît de vue. Elle assiste à la messe tous les jours avec les religieuses de l’école des filles et se met avec elles sur le premier banc de la nef, près de la chaire.
La demoiselle pense beaucoup aux enfants qui veulent être prêtres. Elle a l’air de connaître des petits africains de ce genre-là. Elle a une douceur que Gabriel n’a jamais vue. Après un temps de méfiance, il accepte d’essayer une paire de chaussettes, un pull, une veste… Tout ce qui convient est rangé soigneusement dans des boîtes. Puis, avant de se séparer, on mange un gâteau sec ensemble. Délicieuse demoiselle, aussi ridée que le dernier grand père.
C’est comme cela qu’un jour de septembre Gabriel s’en va, à son tour, vers le petit séminaire. La même malle de bois, le même Monsieur David, le même cheval, le même char à bancs, la même M’man, peut-être plus silencieuse. Gabriel prend les places prévues, au dortoir, au réfectoire, bientôt en classe et à la chapelle.
M’man avance, d’un pas mécanique. Quand tout est « en ordre », il faut se dire au revoir. M’man prend Gabriel dans ses bras. Bien sûr, bien sûr, son haleine sent encore l’éther. Mais qu’est-ce que ça a à faire, un jour pareil ?
Elle dit, des larmes au coin des yeux :
- Tu veux vraiment rester là ?
- Oui, M’man
- Tu nous manqueras à la maison …
- Il y aura Gwendoline, M’man…
- Oui, c’est une bonne fille… Mais toi, tu seras loin… Toi, mon p’tit voyou du Bon Dieu…
L’esplanade de la basilique est immense, immense. M’man la traverse. L’immensité, c’est son domaine. Et l’espace est ouvert, pour Gabriel.
Loïc Collet