La revue « Le Monde des Religions » (Janv. Fevr. 2010) a voulu récapituler, avec une dizaine de scientifiques et de philosophes, les débats récents sur les rapports de la science et de la question de Dieu. On remarque que ces scientifiques sont des experts de la physique et très peu des sciences humaines (à l’exception d’un paléontologue et d’un neuropsychologue). On remarque aussi que le philosophe, mandaté par la revue, est un théoricien du matérialisme.
Comprendre l’univers et la vie
C’est un physicien, Bernard d’Espagnat, qui énonce la principale nouveauté, à ses yeux. Il s’agit de la physique quantique qui ne prétend plus décrire le réel des choses mais penser l’ensemble qui se donne à voir, avec les incertitudes inhérentes aux objets particuliers. Pour autant, on ne peut pas tenir toutes les hypothèses ; hors de notre esprit, « il y a manifestement quelque chose qui nous résiste », dit-il. La connaissance scientifique n’est « pas invention pure… (elle) procède d’un fond des choses ». On peut appeler cela« le réel voilé » et le viser, aussi, par d’autres activités mentales, la poésie, l’émotion artistique, la spiritualité.
L’astrophysicien Trinh Xuan Thuan franchit plus nettement les frontières de la « physique classique ». Il ne se contente pas de dire que la vie humaine dans le cosmos actuel n’est possible que grâce aux constantes physiques qui ont présidé à l’évolution de l’univers. Il pense que ces constantes (de l’atome à la vie et à la pensée) tendent, dès l’origine, vers la conscience, comme « une sorte de principe originel qui décide de l’existence de l’univers, avec ses lois physiques » (op.cit.p.28). C’est le principe anthropique.
Plusieurs collaborateurs du dossier rejoignent cette position. Le paléontologue Simon Conway-Morris pense que si l’évolution peut désormais être prévue (prédictive) c’est en consonance « avec l’hypothèse que l’évolution aurait un but, celui de produire des êtres comme nous, capables d’être conscients de leur propre existence et de s’interroger sur les raisons pour lesquelles ils sont apparus » (p.31). De même, le physicien William Phillips, qui se dit « scientifique et chrétien ordinaire » (prix Nobel pourtant !), et avoue : « Lorsque j’observe l’ordre, la compréhensibilité et la beauté de l’univers, j’en viens à la conclusion que ce que je vois a été créé à dessein par une intelligence supérieure » (p.38).
Le combat d’un philosophe
Le mot fatidique vient d’être prononcé : « le dessein d’une intelligence supérieure ». Pour certains philosophes c’est « le vers dans le fruit », ce beau fruit de la science pure et autonome. André Comte-Sponville monte en première ligne.
Son interlocuteur, Jean Staune, est un enseignant de l’Ecole Polytechnique de Lausanne. Il avance trois convictions de scientifiques d’aujourd’hui : le monde n’est ontologiquement pas suffisant (ou : le monde ne couvre pas la totalité de l’être) – la finalité retrouve un sens (les réglages nécessaires à l’évolution ne peuvent pas être le fruit du hasard) – on ne saura jamais certaines choses (le principe d’incertitude). Et il conclut qu’il est, maintenant, « plus facile de penser une vision religieuse…sans la prouver, bien sûr » (p.41).
Bien sûr, répond Comte-Sponville, la science n’a jamais prétendu atteindre l’absolu, car la science n’est ni religieuse ni athée. On ne peut pas expliquer l’être, il est donné. Appelons-le mystère, si l’on veut. « Je préfère, dit le philosophe, ne pas le nommer, ou l’appeler nature » (p.41). Mais induire de l’évolution des espèces une signification ou un but, c’est pour lui un sophisme qui confond la direction d’un mouvement et son sens, c’est « expliquer quelque chose qu’on ne comprend pas totalement (la nature) par quelque chose que l’on comprend encore moins (Dieu) ». Et il lance à son interlocuteur une deuxième « amabilité », après celle du « sophisme » : « Vous avez, bien sûr, le droit de croire en Dieu, mais pas d’enrôler les sciences dans votre chapelle ».
Jean Staune parle d’un « autre niveau de réalité » que les sciences peuvent entrevoir… Comte-Sponville le renvoie à son livre « L’esprit de l’athéisme » ! En attendant, il lui rappelle ce qu’il entend par « matière » : « la matière c’est tout ce qui n’est pas de la pensée ». Il va plus loin : « Etre matérialiste, c’est penser que tout est matière ou produit de la matière ». Mais il ne précise pas ce qu’est cette « production », s’il y a continuité totale avec le point de départ ou « discontinuité » propre à la pensée. De toute façon pour lui, passer des « convergences structurales » dans l’univers à un discours religieux ce « n’est pas très loin d’une forme d’escroquerie intellectuelle » (!) (p.43).
« Que change la physique quantique… à la lecture d’Epicure ou de Spinoza ? », demande le philosophe. Il répond : « Rien d’essentiel… L’invraisemblable progrès des sciences, en 2000 ans, ne retire pas grand chose à la lecture que l’on peut faire de Platon ou d’Epicure, de Leibniz ou Spinoza » (p.45). Et quand Jean Staune s’obstine à « refuser une attitude schizophrène… (et) à prendre le risque de confronter (ses) croyances aux connaissances de pointe », la riposte est cinglante : « Refuser de tout confondre, ce n’est pas de la schizophrénie, c’est de la rigueur intellectuelle » (p.45). Au nom de la « rigueur » dont il aurait la propriété, le Pontife de la Philosophie Eternelle ferme le ban.
La complémentarité science-foi
Il existe heureusement des scientifiques conscients de la relativité des savoirs. Ainsi le professeur d’immunologie Jean Claude Ameissen (Inserm, Comité Consultatif National d’Ethique). La science, dit-il, fait preuve de sa propre efficacité, en connaissance et en pratique. Mais elle ne prouve ni l’absence de finalité dans l’univers ni la validité d’une croyance en l’existence possible d’une transcendance dans l’univers » (p.46). Pour lui donc, le principe anthropique est « une intrusion d’une argumentation d’ordre métaphysique », ce n’est pas acceptable.
Mais il s’autorise à penser : « Le vivant apparaît toujours autre que la matière dont il émerge, toujours autre que le vivant qui l’a fait naître. Et la vie intérieure, la conscience, la mémoire et les rêves vivent de leur existence propre dans ce corps qui l’anime. » (p.48). On peut donc admettre la « co-existence… (la) co-évolution entre la foi religieuse et la démarche scientifique… complémentaires et non-antagonistes… à condition qu’elles demeurent séparées… comme des magistères qui ne se recoupent pas « (p.48). Le mot « magistère » est à remarquer : « instances d’énonciation et d’affirmation ».
J.C. Ameissen ne conteste pas le positionnement des croyants : « Les démarches spirituelles et religieuses ont posé que l’être humain est plus que ce que l’on ne pourra jamais mesurer. Ce postulat est fondé sur une forme de connaissance, donnée à priori, de ce qui ne peut être mesuré : la part de divin, de sacré, la part que chacun porte en soi » (p.48). On pourrait, bien sûr, contester ce « postulat ». Mais pas sans doute l’ultime démarche que le scientifique évoque : « la démarche éthique … (qui) pose cette part (de soi) comme ce qui manque et manquera toujours à toute connaissance… Comme un manque. Comme une ombre ». La co-existence de deux « magistères » dans l’ombre des pensées.
Loïc Collet