GUITARE

L’homme au chapeau crêpé de noir arrive au camp de transit. La poussière couvre son pantalon, il trébuche de fatigue… et il joue de la guitare. Il arrive comme il a marché pendant des jours, une couverture roulée, ficelée aux deux bouts, et jetée en travers sur une épaule, un sac de toile à la ceinture et ce chapeau penché sur une oreille comme pour aguicher une fille.  Et d’un bord à l’autre de sa poitrine, la guitare à contretemps.

Deux camarades le suivent, ils se sont rencontrés à un col de haute montagne ignoré des gardes frontières, ils ont jeté leur fusil dans un ravin et ils ont entendu l’homme à la guitare. Il n’y avait plus à se cacher, un homme qui joue un flamenco dans un pays si désolé ne peut être un ennemi, ils l’ont suivi, lui et ses rythmes de soleil.

Ils tombent sur le sol à l’entrée du camp de transit. La guitare a fait son œuvre, elle les a portés jusque là. La musique a prévu des soupirs pour reprendre souffle, avant de lancer d’autres mélodies, les mélodies de la joie après celles de la douleur…

Près d’eux un homme sort d’une tente et tient dans la main une petite valise en bois. Il s’assoit à côté de l’homme au chapeau crêpé de noir et commence à tambouriner sur la valise. Voilà que les tentes s’écartent dans la brume et la place au milieu du village, là-bas ! là-bas ! apparaît avec le joueur de djembé dans le cercle des femmes. La guitare se fait douce et patiente, le temps que le village roule dans ses accords et dans les mémoires.

Un autre homme noir se joint au groupe. Il boitille et s’accroupit difficilement sur le sol. Il a déjà raconté son histoire aux voisins. Un camion chargé de gasoil avait versé dans le fossé, le carburant se répandait tout autour. Les gens étaient venus avec tous les récipients imaginables. Soudain l’explosion s’est produite. Lui, il a repris conscience dans un champ dévasté, sans souffrir sinon d’une cuisse qui saignait. Il est parti pour l’étranger, comme son clan l’avait décidé. En cours de route, un médecin de fortune lui a retiré de la cuisse un morceau de ferraille.

Il sort ce morceau de son porte-monnaie. C’est de la taille et de la minceur d’un mediator de mandoline. « Prête-moi la guitare ! », dit-il. Le mediator grince un peu sur les cordes. Faible écho des femmes et des enfants qui criaient près du cratère provoqué par l’explosion, les vêtements en feu, les chairs en fumée.

Une vieille femme passe devant le groupe. La guitare, entre les doigts de l’homme au chapeau crêpé de noir, a rebondi vers la vie. La femme reconnaît une séguidille qu’elle a entendue autrefois près de Ronda, en Andalousie.

« Parmi des papillons noirs, / va une fille brune / à côté d’un blanc serpent / de brouillard.  / Terre de lumière, / ciel de terre. / Elle est enchaînée au frémissement / d’un rythme qui jamais n’arrive ; / elle a un coeur d’argent / et un poignard dans la main droite. / Où vas-tu, séguidille, / avec un rythme sans tête ? / Quelle lune recueillera / ta douleur de chaux et de laurier-rose ? / Terre de lumière, / ciel de terre », chantait Federico le fusillé.

La femme offre de l’eau. Et un genre de carte postale. C’est la reproduction du tableau de Van Gogh, les « Tournesols ». Des pétales qui s’agitent en tous sens, des tiges qui se dressent et des ors qui portent toutes les promesses de la lumière.

                                                                                                           Loïc Collet

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