C’est Jérémie le Nazir qui arrive, un jour, au parvis du Temple de Jérusalem. Il a fait le vœu de se consacrer au Seigneur tout le temps qu’il faudra pour presser le peuple à la conversion. Il s’abstiendra de vin, et même de raisins, il laissera ses cheveux croître librement sans y mettre jamais le rasoir, il se gardera de toucher un cadavre, il sera le témoin du Vivant et de la Parole.
Mais au Temple il n’entend que fausses déclamations. Les interminables « Palais du Seigneur ! Palais du Seigneur ! ». Comme si Dieu allait céder à la fatigue d’entendre de telles répétitions, et se résoudre à habiter ce lieu d’illusions. Le Seigneur n’attend-il pas d’abord de son fidèle une conduite droite, celle qui n’exploite pas l’immigré, l’orphelin et la veuve, celle qui ne commet ni vol, ni meurtre, ni adultère, ni faux serment, celle qui ne court pas vers d’autres dieux… ?
Hors du Temple aussi la ville entière est corrompue. Y trouverait-on un homme, un seul homme qui soit soucieux de la justice ? se demande Jérémie. Si on n’en trouve aucun chez les « petites gens » qui ignorent les « voies du Seigneur », en trouverait-on chez les « grands » qui « connaissent les coutumes de leurs dieux ? ». Mais non ! Les uns et les autres ont brisé l’alliance avec le Seigneur, ils l’ont abandonné et se « bousculent » vers d’autres dieux, comme vers la prostituée.
Peuvent-ils, alors, entendre le grondement des envahisseurs, le grondement des chars de guerre qui descendent du Nord, de l’empire des Chaldéens, la course des chevaux plus pressés que les vautours, la ruée des vents brûlants qui annoncent le désert et la soif ? Entendront-ils l’appel au secours des villes du Nord submergées par l’ennemi, l’angoisse des villes d’Ephraïm, au centre du pays, qui pressentent la défaite ?
« Oh mon ventre ! Mon ventre ! Je me tords de douleur ! dit la grande plainte de Jérémie. C’est le tumulte en moi et je ne peux pas me taire. J’entends le cor qui sonne l’attaque et les « Hourras » des vainqueurs. Je vois désastre sur désastre. Tout le pays est dévasté. La terre est déserte et vide. La lumière a disparu. Les oiseaux même ont fui. Les villes sont en cendres. Tout est désolation et deuil. Qu’adviendra-t-il de la ville de Sion qui faisait la coquette, qui s’habillait d’écarlate et se paraît de bijoux ? Déjà elle suffoque de peur, elle tend les mains, les dieux qu’elle servait ne répondent pas… ».
Ya-t-il encore un lieu où le prophète peut parler ? Jérémie sort du Temple et se dirige vers le lieu de l’Abomination. C’est la vallée de Ben-Hinnom, hors les murs, au sud de la ville. C’est le comble de la folie contre le Saint d’Israël. Des hommes y ont construit un tumulus et, là, ils ont tué des fils et de filles et les ont brûlés par le feu. L’abomination de la pire horreur aux yeux du Très-Haut.
Jérémie se tient au milieu. Et le Seigneur lui fait voir ce qui va arriver. La vallée de Ben-Hinnom sera remplie de cadavres transpercés par l’épée. Après la grande hécatombe de la ville, ce sera le charnier immense où les oiseaux et les bêtes feront leur macabre festin. Et personne ne les chassera. Personne ne se lamentera. Le silence règnera dans la « vallée de la Tuerie ».
Le cœur de Jérémie est prêt de s’effondrer. Une voix aigre lui dit : « Il ne te reste qu’à te taire. C’en est fini pour toi du signe du Nazir. Il ne parle plus à personne. Coupe ta chevelure et jette-la. Elle brûlera avec ces corps désespérés. Disparais, Jérémie… ».
Il entend, le prophète. Il lève la tête. Une cigogne passe. Elle revient du pays de sa migration. Elle revient sur le nid qu’elle a déjà construit, elle le réparera s’il le faut. Elle ne se souvient pas des vents contraires à son retour. Mais elle ne manque pas le jour du retour. Le peuple du Seigneur reviendra-t-il sur la terre ? Reviendra t-il comme « la tourterelle, l’hirondelle et la grive qui ne manquent pas le moment du retour » ? Comme le corbeau revient à l’arche de Noé pour dire qu’il y a encore une terre à habiter !…
(Jer 4 à 7) Loïc Collet