L’ECUELLE AU SAINDOUX

Trois enfants trottinent à la sortie du bourg. Elles viennent de quitter l’école, trois petites filles, en sarraus et en « choques » (galoches) à semelle de bois qui claquent sur la route. Les voilà déjà sur le chemin empierré qui va vers leur village. « On prend le raccourci ! », dit la plus grande, Thérèse, vive comme un chat.

 

Le chemin perd sa trace. Il faut passer d’un champ à l’autre par les bordures sous les arbres, les forières. Elles connaissent bien les passages et même les noms des champs, elles y passent matin et soir. Aujourd’hui le vent d’ouest menace mais il ne pleut pas encore. « Heureusement ! dit la deuxième, Claire. On passera facilement le ruisseau du champ de Besnard ». – « Bien sûr ! dit Thérèse, pour rassurer. Il n’y aura pas plus d’eau que ce ma    tin… Et tu as vu les grosses pierres pour poser les pieds ? ». La troisième, Geneviève, vient de commencer l’école, avec ses six ans. Elle n’a pas eu le temps, encore, d’avoir peur du chemin.

Elles remontent le champ de Besnard. Les forières sont boueuses, la charrue vient de retourner la terre. C’est avec les choques toutes crottées qu’elles arrivent à la cour de la maison. C’est tout de suite plus propre. Les poules, elles-mêmes, semblent étonnées de ne plus pouvoir fouiller dans la boue, comme les jours derniers. Papa a dû râper le sol, ce matin, avant de partir au champ. Le « parouo » (le râcloir) est encore appuyé à l’entrée du cellier.

 

Elles poussent la porte de la maison. C’est la seule porte de cette grande pièce où toute la famille vit, travaille, dort, s’aime. Maman est debout, contre la table, et tourne la pâte pour ce soir. « Oh ! la galette ! », crie Thérèse. « Mais oui, tout à l’heure ! dit Maman. Si tu as faim, pour attendre, va prendre une pomme au cellier ! ». La petite disparaît, avec la dernière, Geneviève.

 

Claire reste seule, avec Maman. Elle aime ces moments privilégiés. Elle ne dit rien mais elle sait que Maman est contente d’être en compagnie. La pâte s’apprête, la louche laisse tomber un mince filet, on voit qu’il n’y a pas de grumeaux, tout est bien mélangé.

 

Le feu dans la cheminée est allumée depuis longtemps car la braise est épaisse et va tenir tout le temps de la cuisson. Sur la pierre, près du feu, Maman a posé la « telle », la grande galettière. Et surtout elle a, à portée de la main, l’écuelle où elle a mis une cuillérée de saindoux, et le « bouchon carré », pris dans une vieux drap, pour graisser la telle.

 

Cette écuelle, Claire la connaît bien. Cette couleur de terre rouge foncé, ce gros vernis cuit au four, cet intérieur blanc nacré… Maman disait : « A mon mariage, je suis arrivée avec mon armoire, mon trousseau, une louche, des cuillers, des fourchettes… J’ai trouvé ici l’écuelle de ta grand- mère. C’est avec elle que la famille de ton papa a vécu. C’est avec elle aussi que je pourrai vous faire grandir. Tant qu’il y aura de la galette, on ne mourra pas de faim !  comme on dit. Nos parents ont trouvé à manger pour nous… Je trouverai aussi à manger pour vous… ».

 

La  telle est sur le trépied dans la cheminée. Le chiffon imprégné de saindoux passe dessus, en rond. La première louchée de pâte s’étale. Maman la pousse jusqu’aux bords avec la raclette de bois. Claire regarde comment elle fait.

 

La raclette reste, un moment, en l’air, comme si Maman était ailleurs. « Tu penses, maman ? », demande Claire. Maman  semble revenir à ce qu’elle fait. « Oui, ma fille. Je pense à ta grand-mère. Tu connais ses trois garçons. L’aîné, bien sûr, tonton François, qui est curé maintenant. Le deuxième, tonton Jean. Et le troisième, le dernier de la famille, ton Papa. Mais entre les deux premiers et ton Papa, il y a eu beaucoup d’autres enfants. Est-ce que tu le sais ? Il y en a eu huit… C’étaient des filles… Elles sont toutes mortes avant d’avoir trois mois… Ta grand mère racontait qu’elle était en train de cuire la galette, elle s’approchait du berceau pour voir sa petite, la petite souriait, elle revenait quelques minutes plus tard, la petite était morte ! Oh ! la pauvre femme ! Et ton papa, je me demande comment il a vécu tout ça… ».

 

Claire tourne la tête, Papa rentre dans la maison. Il a l’air fatigué, il a peut-être charrué toute la journée. Il s’assoit à table, il prend un verre de cidre, d’une seule gorgée. Maman étale un oeuf sur la galette. Elle donne toujours plus « fort à manger » à son mari. Les oeufs sont sur le dressoir, à côté de la vaisselle, mais c’est pour la vente quand il y aura une douzaine. Seul Papa pourra en manger un. Les enfants auront une galette avec une « crotte » de saindoux et une pincée de poivre, car il n’y pas de beurre aujourd’hui, ce sera comme cela, ce soir.

 

Claire mange sa galette, lentement. Elle regarde son papa. Tant de petites soeurs autour de lui, et qui sont parties… Comment peut-on vivre ça ? Il a bien ses filles aujourd’hui, qu’il aime beaucoup. Mais est-ce qu’on peut remplacer les soeurs d’un enfant ? Est-ce que, lui, il peut rester là, tout seul, sans vouloir les rejoindre ? « En tout cas, moi, se dit Claire, je garderai l’écuelle pour la galette et je donnerai à manger à tout le monde. Même à Papa. Pour le consoler ».

 

                                                        Yvonne Leray et Loïc Collet

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