Le journal « La Croix » vient de remettre à ses lecteurs un article intitulé « Le diable » (20-21 février 2010). Le sous-titre est explicite : « Certains chrétiens ont du mal à y croire. L’Eglise maintient pourtant qu’il existe et que son oeuvre se poursuit ». Cet article n’est pas sans lien avec un débat qui aurait pu naître à la parution du livre de Jacques Duquesne « Le diable ». Mais le porte-parole des évêques de France, du haut de son petit monticule, a tranché : « Si ! Le diable existe ! ». En citant le dernier catéchisme romain…
Le langage réaliste
Dire : « Le diable existe », c’est utiliser le langage réaliste, c’est-à-dire un langage dont les mots désignent des êtres qui existent « en eux-mêmes », qui ont une réalité dans l’ordre du monde et pas seulement dans l’activité de la pensée. Ainsi la mémoire n’existe pas « en soi », elle n’existe que dans le sujet qui se souvient. Le diable, par contre, existerait « en lui-même » et pas seulement en rapport imaginaire avec des sujets désirants.
Cette croyance à l’existence du diable est le fruit d’une longue histoire de la pensée. A l’éveil de l’intelligence humaine la nature ne pouvait apparaître que comme la coexistence conflictuelle de forces bénéfiques et de forces maléfiques pour l’homme (entre la germination et la destruction par la foudre, pour prendre des images !). La prise de conscience de son ressenti entre peur et plaisir, entre le subi et le voulu, lui a appris l’existence de son propre psychisme. Il était prêt, alors, à projeter hors de lui ses intentions et donc a imaginer d’autres intentions dans ce qui s’oppose à lui.
Cette projection de l’imaginaire a peuplé peu à peu le monde ambiant : des présences chargées d’intentionnalités mais se manifestant d’une manière peu ou pas compréhensible, des « envoyés de la divinité » qui facilitent la vie ou des « démons » qui l’entravent. Les premiers rites cultuels ont pour but de « plaire » aux divinités bienfaisantes et de « contenir » les autres.
On peut penser que les clans hébreux de la Bible, au temps de Canaan, avaient cet imaginaire séparé en « bon » et « mauvais », même si le développement du monothéisme faisait pencher progressivement vers un Dieu « favorable ». Au cours de l’Exil en Mésopotamie, l’opposition entre leur Dieu et les représentations fantastiques des divinités et des démons les amènera à établir une hiérarchie entre un « Dieu de l’univers » (le leur !) et toutes les autres évocations du divin.
Les démons ne disparaissaient donc pas encore. Mais leur action néfaste était contenue, pensait le judaïsme, par la puissance de l’Unique. C’est ainsi que Jésus lui-même croira à l’existence des démons, mais dans le cadre du salut ultime, dont il est le signe. Le diable était réellement personnifié mais il n’était pas le plus fort. (Le plus bel exemple de cette fiction est celui de « Lucifer », le premier courtisan révolté !).
Le langage symbolique
Rappelons d’abord que la tradition chrétienne n’a guère vu l’action des « démons » dans certains maux. Car on ne peut pas parler du « mal en général ». Les phénomènes naturels (sur la terre, dans les eaux, dans l’espace) ne sont, en soi, ni bons ni mauvais. Ils ne peuvent être qualifiés de cette manière que s’ils interfèrent dans la vie des humains, en bonheur ou en malheur.
Dans ce mixte du monde et de l’homme, il faut distinguer ensuite la souffrance et la douleur. Considérons la souffrance comme celle du corps, altéré par d’autres réalités matérielles (du virus au séisme !) et considérons la douleur comme celle du psychisme dans ses relations intersubjectives. (Souffrance et douleur étant étroitement connectées, bien sûr !).
La croyance en l’action du démon dans la souffrance physique est nettement en régression aujourd’hui à cause du progrès de la médecine. Par contre la croyance en son action dans la douleur psychique est encore assez vive. C’est que la connaissance du psychisme dans sa structure, son fonctionnement, ses ratés, ses compensations, ses projections… est encore à ses commencements. Il est plus facile, par exemple, de faire intervenir le « démon de la jalousie » que d’analyser les « transferts » de l’attrait ou de la répulsion… Il est plus facile de voir quelque part le « démon de la luxure » que de discerner le « jeu » du sadisme et du masochisme communs… Ce serait vraiment le « démon menteur », s’il existait !
Si l’on veut garder, malgré tout, les termes de « diable » ou de « démons », que ce soit vraiment comme langage symbolique ! C’est à dire un langage qui exprime des états de conscience, peut-être peu élucidés, ou même non-élucidables (qu’en est-il de l’homosexualité, par exemple ?). En tous cas, des états de conscience qui mettent en jeu le seul psychisme des sujets, et nullement des « êtres diaboliques » qui auraient des volontés et des initiatives propres. Cessons de personnifier le diable. Il n’est pas un sujet distinct, il est l’expression imaginaire mais signifiant du tourment de la vie humaine.
Pour le Chrétien, le combat spirituel n’est pas un combat « contre » des démons quelconques, mais un combat « avec » le Dieu du bien, le Dieu Amour, dont la révélation en Christ peut descendre dans les ténèbres de l’esprit, participer à y faire la lumière, et y instaurer la paix, le don, l’engagement à produire un monde heureux.
(P.S. L’article précité de « La Croix » contient une illustration (sans date) qui néantise l’article. Au milieu d’êtres humains, dénudés, frappés, mutilés, violés, un personnage central, noir, cornu, dévore deux « damnés », l’un entre les dents de sa bouche, l’autre entre les « dents » de son sexe ! Et l’article prétend proposer, pour la « vie de la conscience », « un autre mode que le seul mode psychanalytique » !).
P.S. 2 On peut se reporter à l’ouvrage ” Parole en genèse “. Référence donnée dans le premier texte du blog.
Loïc Collet