AMOUR EN TOUTE SAISON

Je salue le jardinier qui nous offre la visite de son jardin, par cette superbe invitation transmise dans les « Lettres d’amour à Héloïse » (Emile Morin, Rue-des-Scribes Editions, 2009). Je salue les légumes et les fruits, disposés au hasard des graines offertes et des pérégrinations. J’entends le ramage de « l’oisillère » (quel joli mot !) et même le braillement des goélands qui « parlent des transatlantiques » ! Quel voyage nous allons faire en ce jardin ?

 

C’est que  le jardinier, en sa saison de printemps, n’est pas seul au jardin. Sur les allées on entend le pas des absents. D’abord, Héloïse, la femme aimée, qui n’a pas « élu » cette campagne et qui n’y apparaît « qu’en passant », comme si la « friche » l’emportait parfois sur le jardin commun. Puis l’autre présence, bien plus problématique, celle de la mère, qui « passait, à la brise du jour, pour s’émerveiller devant les progrès de (la) culture et d’un geste d’autorité pinçait les tomates » (op.cit.p.9). Qui décide de ce qui doit survivre ?

 

Nous plongeons, d’un coup, dans un imaginaire très particulier, l’imaginaire habité par le début du livre biblique de

la Genèse. Le jardinier propose, en effet, à ses lecteurs (à commencer par sa femme, bien sûr !) son « ultime lecture de l’histoire du paradis » (id.p.9). Est-elle « ultime » parce que le temps serait trop court désormais pour donner une autre lecture éventuelle ? ou est-ce une position de principe ? Nous ne savons pas. Ecoutons-la.

 

L’état de l’homme biblique « avant la chute » apparaît à notre jardinier comme le « giron » dans lequel il s’est lui-même formé, « enjardiné ». Et qu’a-t-il entendu du maître des lieux ? Il a entendu : « Je t’interdis ! ». Un maître « obnubilé par la transgression » et même pervers au point d’« attendre la transgression » (id.p.8) ! Bien représenté par le serpent… Pourtant notre jardinier nous assure : « Adam jouissait de la paix primordiale, avant la création de la femme » (id.p.16). Quelle paix cela pourrait être, sous le regard d’un tel maître ? Sans doute, celle que le jardinier a connue, par la suite, quand il s‘est « cloîtré dans l’érotique molle de la sublimation par l’écriture » (id.p.17). Il a écrit sur le livre de

la Genèse, il a cru y voir quelque chose de la paix, il a « sublimé », il n’a pas échappé à la névrose, il s’est trompé, pense-t-il.

 

N’y aurait-il, alors, que l’érotique « dure » des amants ? On pourrait le penser en lisant

la Bible : « Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul. Je veux lui faire une aide qui lui soit accordée » (Gn 2,18). Mais cette bienveillance divine ne correspond pas à l’imaginaire de notre jardinier, ni sans doute à « la culture de (son) plessis familial » (plessis : voisinage) (id.p.15). Il n’y a pas à chercher « d’où vient la femme ». Elle est là. Elle survient, un jour, au réveil du jardinier. Elle est la greffe qui s’applique au « doucin » (le pommier porte-greffe). C’est Héloïse au jardin.

 

Elle sort du côté de l’homme, comme l’évoque un vitrail de Chartres. Mais ici elle n’est pas tendue vers un autre que le jardinier. Elle ne doit rien à quelqu’un d’autre que celui qui lui dit maintenant : « Tu es os de mes os, chair de ma chair ». Et tout s’enchante dans le jardin, enfin vidé de « l’œil malin » : « Toute une végétation s’est émue depuis qu’elle a humé ta présence délicieusement envahissante » (id.p.18), dit l’homme dans son émotion. On pourrait reprendre, alors, toute l’énumération de

la Genèse, la lumière et la  ténèbre, le firmament, la terre et la mer, les plantes, les fruits, les bêtes, l’homme et la femme bien sûr, et dire, dans l’aura des amoureux : « C’est vraiment bon ! ».

 

Et s’ils se regardent l’un l’autre, c’est le grand hymne des pages 26 à 28 : « Ma chérie, nous avons vécu mieux que le coup de foudre… un homme parmi d’autres mais distingué de toi… une femme parmi d’autres mais que j’ai distinguée… celle que caresse le plus intime de moi-même… le temps de l’approche, de la rencontre, de la  parole… nos deux présences enlacées… notre printemps demeure ». C’est l’été.

 

Ira-t-on plus loin dans la référence au livre de

la Genèse ? Ira-t-on jusqu’à l’affrontement des deux fils, Caïn et Abel ? Non, il n’est pas question d’enfantement, ici, ni de la guerre des frères pour la conquête des géniteurs. Ce serait pourtant un dépassement de la nature qui, d’elle même, ne serait, nous dit-on, que « perpétuelle dévoration » (id.p.38). Il n’est question, ici, que de l’homme et de la femme (qui précède la mère !), qui viennent « s’étendre à l’ombre des lauriers » (id.p.42), sur la terre « qui attend la caresse… (dans) un corps à corps avec le ciel » (id.p.51). Pourquoi relire le Cantique des cantiques ? Ce serait « bien inutilement, puisque que ce livre s’écrit depuis vingt ans en nos esprits, en nos coeurs et en nos corps » (id.p.50). Bibliothèque en déshérence aussi.  

 

Que sont les deux dernières saisons, l’automne et l’hiver ? Elles sont déjà là et c’est l’épreuve du temps. Certes le fruit n’a toute sa saveur qu’à distance des brûlures estivales et en garde la plus belle mémoire, une mémoire affinée et raffinée (cf.p.61). Mais si un homme et une femme se sont aimés, ne serait-ce que « trois ans », peut-on dire que « cela sera vrai éternellement » (id.p.65) ?

 

Notre jardinier exclut catégoriquement tout témoin « éternel ». Il reste donc les témoins «  temporels » que nous sommes et qui peuvent dire : « Cet amour a été…  ou : Cet amour est. C’est réel ». Mais quand les témoins de nos amours ne seront plus vivants, qu’en restera-t-il, après peu de générations ? Rien. Néant. Alors l’astuce, pour sortir de l’impasse (!), est de dire que l’éternité est le moment présent. Ce subterfuge a le mérite, bien positif, de valoriser le présent et de nous garder de nombreux pièges, pour le passé et ses regrets, pour le futur et ses rêves. Mais le présent lui-même, quelle que soit la suspension psychologique du temps de l’amour, est lui aussi dans la durée et nous mène inéluctablement vers notre fin physiologique. Sinon ce serait le déni de la mort.

 

Cette destructuration de nous-même, nous ne la comprenons pas ? Si ! Nous la comprenons très bien si nous ne nous voyons que comme élément de la nature physico-chimique. Mais si l’amour, tout particulièrement, nous fait pressentir que nous sommes « autre » que cet élément, pourquoi cet « autre » s’anéantirait nécessairement avec son « compagnon de nature » ?

 

Revenons donc aux délicieuses pages de notre jardinier. Il connaît le Lai du Chèvrefeuille de la poétesse Marie de France (12e Siècle) en l’honneur de Tristan et Yseult. Le poème ne nie pas la mort, il en est même tout dolent. Car le chèvrefeuille et le coudrier sont si fort enlacés que si on les sépare ils en meurent l’un et l’autre. Pour le moment ils sont vivants et leur désir dit : « Ainsi il est de nous : Ni vous sans moi, Ni moi sans vous ! ». Et le désir a sens au-delà de la mort. Comme le dit le Cantique des cantiques : « Oui, tu viendras, ô mon Amour / Plus sûrement que notre mort / Et le bonheur sera si fort / Que durera sans fin le Jour ».

Désir-amour-mort-Jour sans fin, c’est une manière de croire, non pas de « savoir ».

C’est une manière d’espérer, à partir de ce qu’on éprouve, et de ce qu’on a vécu dans nos amours, enfantines ou adultes. Merci au jardinier de nous avoir suggéré qu’Héloïse est à la mesure de cet espoir « fou », et de nous avoir menés sur de si belles allées.

 

                                                      Loïc Collet

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