La multiplication des échanges entre les personnes et les cultures fait apparaître, plus que jamais, des convergences et des écarts sur des questions que tout humain peut se poser, par exemple le questionnement sur la mort. Ce qui était l’apanage de telle religion ou de tel niveau de connaissance échappe de plus en plus aux frontières des groupes établis. Peut-on, aujourd’hui, tracer à grands traits ce qui se dit de la mort ?
Le déni de la mort
Le déni le plus fréquent est celui que l’on a appelé « la sérénité stoïque ». C’est celui qui considère que la mort ne peut rien donner à penser. Elle est rupture de vie, son terme, sa fin dans le temps. En elle-même elle n’est rien. Il n’existe que des vivants. Et le bien-vivre est la mise en œuvre des valeurs morales. Si cela se réalise, c’est le goût de vivre et son honneur, seul objectif que l’on peut rechercher raisonnablement, dit le stoïcisme.
Un autre déni est d’entériner ce « rien » de la mort et de porter l’intérêt d’une vie qui s’achève sur les effets qu’elle continue à produire sur les vivants. Effets de mémoire heureuse, de souvenirs constructifs, de satisfaction qu’il y a eu de l’amour et que cet amour demeure (au moins quelque temps !) dans les consciences. Ce serait : « Je meurs, je ne suis plus rien, mais d’autres vivent de nos amours partagés ».
Une autre forme de déni s’appuie, depuis peu de temps, sur des « expériences de mort imminente », des états que connaissent certaines personnes menacées de mort. Des sensations de lumière attirante, d’espaces sans limite, de paix psychologique, de satisfaction de quitter la réalité terrestre. Mais cela n’est exprimé que si on « revient » au monde commun. C’est encore une manière de dénier la mort (pour un temps !).
L’imagination de la mort
Le principal effet de l’imagination est de se re-présenter, pour les morts, un « au-delà » du monde terrestre, un « autre monde » encore affecté par le temps et l’espace. Ce « travail » de l’imagination a produit des manières de structurer le cosmos de façon à mettre les morts quelque part (parfois dans les profondeurs, parfois dans le haut). Et des manières de prolonger le temps humain dans un temps-autre, dit éternel.
Ensuite l’imagination a répondu à la requête humaine de la responsabilité et de sa face négative, la culpabilité. L’état des morts serait celui d’une dette à solder, d’un examen de la vie passée en terme de bien ou de mal. Cela amènerait soit une approbation (une justification de la vie) soit une condamnation (avec des punitions éventuelles). Cet imaginaire véhicule ainsi les formes variées de « paradis » et d’ « enfers ».
Parfois l’imagination a été tempérée par des questionnements complexes. Ainsi, le sort d’une vie peut-il dépendre de circonstances parfois contraignantes, où la liberté n’a pu vraiment jouer, ou de limitations dans la connaissance ou la conscience ? Alors, admettons la réincarnation, dit le bouddhisme, et un temps de plus pour « s’éveiller ». Bel appoint de l’imagination !
L’existence et la mort
La croyance en la spécificité de l’humain par rapport à l’animal a dû se former très lentement. C’est déjà une histoire bien avancée que les paléontologues saisissent en observant les premiers rites funéraires. Des rites pour affirmer la continuité généalogique des sujets mais aussi pour désigner, sans doute, un « esprit » qui ne disparaît pas avec le cadavre.
Ainsi s’est formée la croyance en une existence humaine distincte (et solidaire, bien sûr !) de son expression charnelle. Et cette existence humaine subsiste au-delà de la mort sur un autre mode que la condition espace-temps. D’où l’idée d’immortalité.
Cette idée est apparue en Occident chez les Grecs dans les derniers siècles avant notre ère. Elle est passée chez les Juifs qui, jusque là, n’envisageaient guère de destinée personnelle. Elle était acceptée par presque tous les contemporains de Jésus. Et celui-ci voyait sa vie débouc hant sur une mort-passage vers Dieu, pour un état définitif de reconnaissance et de bonheur.
Cette foi de Jésus, foi-confiance dans le Père, s’est combinée, non sans difficulté, avec les croyances antérieures de jugement, de rétribution, et éventuellement de punition. Rien ne résiste autant que la culpabilité et le besoin d’être puni ! Mais les paroles de Jésus ne laissent aucun doute sur la bonté du Père qui accueille son fils ingrat sans le châtier, ni sur l’immédiateté de l’existence avec Dieu au moment de la mort : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis », dit-il au brigand mourrant.
Les mots ont leur importance. Le mot « vie » s’applique aux êtres qui sont dans l’espace et le temps du cosmos. Pour Dieu, et donc pour les morts, il serait préférable d’employer le mot « existence », sans doute plus abstrait mais moins ambigu : la mort est le passage à une présence (une existence) du sujet humain dans l’infinie et bienheureuse proximité de Dieu.
Loïc Collet