LE FAGOT DES LARMES

Claire se demande parfois : « Comment j’étais, quand j’étais petite ? ». Elle n’avait pas tout à fait deux ans quand elle a eu un grand choc. Celle qui est née après elle, la troisième, Geneviève, venait de naître. Tout le monde aurait dû être content à la maison mais Maman ne s’est pas levée. Le médecin est venu et lui a dit : « Il vous faut rester couchée ».

 

Il y avait un drôle de mot qu’on disait de Maman, comme si elle ne pouvait pas être soignée et qu’il fallait seulement attendre. « Papa, qu’est- ce qu’elle a, Maman ? ». Papa a l’air ennuyé pour donner une explication. Il dit quelque chose comme ceci : « C’est le sang qui coule mal dans les jambes. Mais ça ira mieux bientôt… ». Claire ne comprend pas. Le sang ? Qu’est-ce qui l’empêche de couler ? Peut-être le bébé qui vient de naître ? Ou peut-être ce n’est pas de sa faute ? C’est autre chose ? Alors, que faire ? Elle aurait tant voulu faire quelque chose…

 

Mais on ne lui a pas demandé son avis. Papa a dit : « Tu va aller avec ta sœur chez ta grand mère, la maman de ta maman. Il faut que ta maman dorme beaucoup et qu’elle ait beaucoup de tranquillité. Et vous reviendrez bientôt ».

 

Claire se voit à l’arrière d’une voiture à cheval, avec Thérèse. C’est sans doute le grand père qui conduit. Papa est monté à côté de lui. Mais ils sont à peine sortis du village qu’ils arrivent auprès du trou d’eau. (Il servait de lavoir d’urgence pour dégrossir les vêtements pleins de boue avant de les « essonger », les préparer à bouillir dans la lessiveuse). Là, Papa a demandé de s’arrêter, pour aller pisser. Il est descendu. Grand Père a donné un cou sur les guides du cheval et la voiture est repartie. Papa est resté là, près du trou d’eau. Claire n’a pu crier, ça ne sortait pas. Elle a vu seulement la silhouette du papa disparaître.

 

On lui a dit, ensuite, que ça a duré deux mois. Elle se souvient seulement d’un champ immense devant elle. Elle ne voyait personne dans le champ. Les grands parents devaient être là pourtant. Ils avaient déposé les deux enfants sur le bord, sur la forière, le long des arbres. Mais tout était vide, sauf de la soeur aînée qui avait encore le coeur à jouer, avec des mottes de terre et des glands qui avaient germé.

 

Quand Claire est entrée de nouveau dans la maison familiale, Maman était là, assise, dans un fauteuil. Claire la regarde, sans dire un mot et sans bouger. « Tu ne me reconnais pas, ma fille ? », dit Maman. Qu’est-ce qu’elle ne reconnaît pas ? Elle n’avait jamais vu de fauteuil. Alors, pourquoi il est là ? Ou bien, l’image de

la Maman s’est tellement troublée d’angoisse qu’elle ne sait plus ce qui est réel ? Elle s’approche. Sa maman l’attire et l’embrasse. Comme avant. C’est bien elle…

 

Plus tard sa maman lui a parlé de cette période. Elle ne dit pas ce qu’elle a senti. On ne met pas cela sur le dos d’un enfant. Mais elle ne pouvait pas s’empêcher de parler de Papa. « Quand j’avais la phlébite, ton papa allait couper le bois. Il allait faire les fagots. Il le fallait bien, c’était la saison. Mais quelquefois il n’en pouvait plus. Il pensait que j’allais mourir. Alors il s’asseyait sur un fagot. Et il pleurait, il pleurait… ».

 

Chaque hiver ensuite, la veille du jeudi, Claire a entendu sa mère lui dire, ainsi qu’à Thérèse : « Votre père a coupé les branches aujourd’hui ». Elles savent ce que cela veut dire. Elles savent au moins que leur papa n’a pas eu d’accident. C’est vrai que le verglas n’est pas encore arrivé, on ne peut pas glisser sur les branches. Papa est donc monté dans les chênes, puisque la sève est descendue et que les feuilles sont tombées avec la pluie et les premières froidures. Il a coupé les branches à la hache. Elles sont à terre maintenant, en vrac sur les talus ou à côté.

 

Il faut les « alailler », les aligner. D’abord les dégager des talus, des ronces, même les plus grosses branches qui pèsent si lourd. Les tirer sur le champ, puis les mettre dans le même sens pour pouvoir faire les fagots. Papa va revenir pour cela.

 

Claire et Thérèse tirent de toutes leurs forces. Les plus grosses branches ont neuf ans, c’est le temps obligé entre les coupes. Mais quand elles sont à peu près en paquets, le travail est bien avancé pour les fagots. Papa dira : « C’est bien, mes filles. Vous êtes courageuses ». Il ne sera pas là en train de pleurer, en pensant à Maman.

 

Et le soir à table, Papa répètera cela devant Alphonse, le journalier qui lui a donné un coup de main pour la coupe. Comme invité à table c’est lui qui est servi le premier par Maman, même avant Papa. C’est l’honneur des pauvres, ici.  Et quand Alphonse entend ce qui est dit des           filles de la maison, il ne dit pas un mot mais il les regarde en remuant la tête de haut en bas, il apprécie.

 

Claire, de son côté ne parle pas plus car Alphonse l’impressionne. Il a une grosse bosse sur le dos et il ne pourra pas se marier, pense Claire avec tristesse. Elle ne sait pas qu’un jour sa tristesse se changera en joie. Elle apprendra qu’Alphonse s’est marié, qu’il a même eu une fille. Peut-être une fille aussi mignonne et aussi courageuse que

la Claire de Papa.

 

Yvonne Leray et Loïc Collet 

 

 

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