RETOUR

Aninha revient, cet après-midi, sur la place de l’Indépendance. Elle y était hier, avec ses compagnes employées de maison, pour réclamer la hausse du salaire minimum. Son mari y était aussi pour que les salariés des entreprises sous-traitantes des usines d’automobiles aient enfin une convention collective.

 

C’était la première fois qu’elle prenait la parole devant une foule. Son mari avait apporté un porte-voix et le tenait à hauteur de son visage. Ses compagnes étaient au premier rang et leurs yeux brillaient de fierté, avec un voile d’inquiétude. Derrière la foule, à l’entrée de la place, les hommes avaient arraché les grilles qui entouraient le pied des arbres et en avaient fait un barrage, d’un côté à l’autre de la rue, pour que les engins motorisés de la police n’arrivent pas jusqu’à eux. Surtout pas les lances à eau.

 

La consigne avait été donnée de remettre les grilles au pied des arbres, après la manifestation. Mais en entrant sur la place, Aninha n’en voit pas une seule. Dans une telle foule il y avait certainement des gens si pauvres que quelques kilos de ferraille leur rapportaient dans l’immédiat bien plus que les promesses des orateurs ! Ventre creux n’a pas d’oreille, dit-on…

 

Mais d’autres femmes arrivent, avec des sacs ou des paniers sur la tête. Elles arrivent des différents marchés de la ville. La vente se termine au milieu de la journée et les femmes ont droit de prendre ce qui n’est plus vendable. En fait, des quantités de légumes et de fruits. Les hommes récupèrent les cartons et les caisses de bois, tout ce que l’on peut brûler.

 

Les voilà sur le pourtour de la place. Les femmes nettoient les légumes et jettent les bons morceaux dans les chaudrons. Les plus grands chaudrons pour la soupe, les plus petits pour la compote de fruits. Les hommes ont allumé plusieurs feux entre des pavés ou des morceaux de bordure. Les enfants sont déjà assis à l’ombre des maisons et attendent, avec une assiette de plastique ou une boîte de conserve dans la main.

 

Aninha demande à deux hommes de porter le chaudron devant les gens accroupis. Elle y puise avec une grande louche. Elle est accompagnée d’un homme âgé qui semble connaître tout le monde. Il s’appelle Alfredinho. Il sait à qui il faut donner une double part. Car les plus handicapés ne sont pas là, ils n’ont pu se déplacer, il faudra leur porter une ration. Et Alfredinho cite les noms des absents. Aninha replonge la louche dans le chaudron ou la cuiller dans la compote. Graça a Deus ! dit l’affamé.

 

                                                   Loïc Collet

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