AU DESERT

Christine Jordis, dans son ouvrage « L’aventure au désert » (Gallimard 2010), se demande comment l’attrait du désert s’exprime dans la vie de certains personnages célèbres. Elle veut observer sous cet angle deux d’entre eux : Charles de Foucauld (1858-1916) et Thomas Edward Lawrence, dit Laurence d’Arabie (1888-1935). Elle énumère des désirs communs : rejeter le monde, vivre en solitude, dans un espace sans bornes, aux confins de la vie intense et de la mort, pour libérer le « verbe vivant » qu’ils portent en eux. Quels rapports entre ces désirs et le désert ?

 

Le désert, en cours de route Foucauld et Lawrence ne sont pas nés dans un désert, ils y sont arrivés et y ont vécu une partie de leur vie en raison d’évènements et de questionnements personnels.

 

 

Rien ne pouvait annoncer la sobriété de la vie au désert dans la jeunesse de Foucauld et dans ses premières années d’officier de salon. C’est en apprenant la révolte de tribus dans le sud de l’Algérie qu’il a décidé de rejoindre ses compagnons d’armée et qu’il s’est trouvé dans un monde de manque, de risque et de spiritualité. C’est ensuite par défi qu’il a mené son exploration scientifique au Maroc, encore « terre inconnue » mais séduisante par l’austérité de la foi musulmane.

 

S’il a quitté les monastères trappistes de France et de Syrie, c’est sans doute pour trouver des lieux de moindre confort et de moindre affadissement ; le sud algérien de Beni-Abbes y répondait certainement. Mais ce n’est pas le désert qui devait le fixer là, c’était l’attente de pouvoir passer au Maroc et y planter une présence chrétienne, surtout par l’Eucharistie, en rencontrant des « âmes » ignorantes de Jésus.

 

(C’est donc inexact de voir le désert dans la continuité d’un « rêve originel du christianisme et des premières communautés chrétiennes », au dire de Jacques Lacarrière. Le christianisme est né dans les villes et le désert n’a eu d’attrait, pour lui, qu’après le 4e siècle. De même c’est de l’imagination gratuite de voir « Foucauld, seul sur son pic imprenable de l’Asekrem » (op.cit.p.24). Il n’y a jamais été seul, il y voyait au moins son informateur targui. Et l’Asekrem est un large plateau que l’on atteint par un bon sentier en moins d’une heure à partir du col…).

 

La démarche de Lawrence n’a pas été non plus idéologique. Certes, pendant son enfance il a rêvé de croisés et de chevaliers. Mais il a d’abord marché longuement dans les régions de Gaza, de Beersheba à l’entrée du Sinaï, du golfe d’Akaba… pour en dessiner les cartes. Et c’est à l’annonce de la « révolte arabe », en 1916, qu’il est parti vers l’Arabie, pour soutenir le « chérif de la Mecque » contre les Turcs. Au nom de l’Arab Bureau, branche de l’Intelligence Service de l’armée anglaise, à travers ces régions semi-désertiques qui deviendront la Jordanie, l’Arabie Saoudite, l’Irak et la Syrie.

 

Le désert et la guerre

 

Pour Lawrence le désert est d’abord le lieu de la guerre, le lieu le plus favorable à la guerre qu’il veut mener. Il a minutieusement mis au point sa « théorie militaire ». Sa force ne sera pas celle des garnisons retranchées derrière des travaux de défense, ni l’intensité de bombardements, ni la puissance d’une ligne de front. Sa force sera dans la légèreté, la fluidité, la mobilité et la rapidité des guerriers du désert. Ils seront comme un « gaz » qui se répand sur des étendues illimitées, comme une menace qui peut surgir en tout lieu et tout instant, comme l’esprit d’une population tellement disséminée qu’elle est presque invisible. Le désert est le vivier du combat et le but y est le succès de la « révolte arabe », prémices d’une « Nouvelle Asie ».

 

L’ouvrage de Christine Jordis rappelle que Foucauld a aussi  été impliqué dans la conquête militaire du Sahara. Il a marché des milliers de kilomètres dans des colonnes militaires qui assuraient l’autorité française. Et il a écrit de nombreuses lettres à des militaires, en particulier à Laperrine, pour les renseigner et leur conseiller la manière de « gagner » les populations. Il s’abritera finalement dans une fortin pourvu d’armes, où il mourra d’un coup de fusil.

 

Malgré cette collusion avec le colonialisme et la domination violente de l’espace, le désert  reste tout de même, pour lui, le lieu du combat spirituel, le combat du croyant tourné vers l’Unique, le combat du chrétien contre « l’obscurité » des conscience musulmanes, le combat contre les formes d’inhumanité des mœurs et des idées.

 

Pourtant Foucauld ne signerait pas cette phrase, apparemment biblique, de notre auteur : « Le désert est le lieu de l’inhumain où l’on ne peut pas vivre une existence humaine ordinaire, mais où se conçoivent les expériences extrêmes – épreuves menant l’homme au-delà de lui-même, vers l’Ange ou vers la Bête, vers le Diable ou vers Dieu » (op.cit.p.79). Il dit plus simplement : « Il faut passer par le désert et y séjourner pour recevoir la Grâce de Dieu ; c’est là qu’on se vide, qu’on chasse de soi tout ce qui n’est pas Dieu… pour laisser la place à Dieu seul » (op.cit.p.80).

 

Le désert et l’image de soi.

 

Foucauld n’a pas été indemne du langage excessif de certains mystiques : « Dieu construit sur le néant. C’est par sa mort que Jésus a sauvé le monde… c’est par la sainteté et le néant des moyens humains que le ciel s’acquiert et que la foi se propage » (op.cit.p.105). C’était au temps de la vieille théologie du salut par la mort, et non pas du salut par l’amour.

 

Au-delà de l’image de lui-même qui le tend vers la « dernière place » ( que seul Jésus pourrait « atteindre »), qui la ramène à ses faiblesses, sa paresse, sa « sensualité », son goût d’être approuvé… il construit peu à peu sa vie, tourné vers l’humanité du Christ et l’humanité de ceux qu’il rencontre. Il vit à la fois « amoureusement » avec Jésus, et « fraternellement » avec ses proches. Tant dans leurs besoins matériels que dans la reconnaissance de leur identité et de leur culture, et dans l’espérance qu’ils entreront dans la plénitude du Christ. Pour lui le désert n’est pas vide. Il est habité par des présences. Présence de Dieu. Présence des nomades.

 

Les termes de mort, néant, extinction du moi, n’ont pas le même sens chez Lawrence que chez Foucault. Lawrence a été blessé, pendant son enfance, par l’éducation puritaine qui lui fut imposée et par la déception radicale vis à vis de ses parents. Au point qu’il a écrit, un jour : « Ils n’auraient jamais dû avoir d’enfants » (op.cit.p.186).

 

C’est dire que lui-même se sent de trop dans l’existence, que le monde alors ne peut être qu’un désert où toute humanité est vaine. A le lire on trouve abondamment le rejet de la gloire personnelle, le soupçon envers toute apparence d’héroïsme, la vanité de l’action, même avec le courage le plus « admirable », l’escroquerie de l’image sculptée pour soi-même au détriment des autres, la culpabilité du Puritain, le monde sans valeur, l’attrait de la mort…

 

Foucauld vivait au désert en entendant, à sa manière, la voix de Dieu. Surtout dans les paroles de Jésus et dans les gestes d’amitié des Touaregs qui l’ont sauvé, par exemple, de la faim et de la mort au cours de la famine de 1908. Pour cela il consentait à s’approcher de l’« extrême de la vie », comme on peut le trouver dans les déserts les plus inhospitaliers.

Lawrence, de son côté, est passé dans les déserts de son propre esprit, hanté par le « rien », le « vide », l’échec, la mort. Mais il a écrit « Les Sept Piliers de la Sagesse » où sa souffrance n’a pas eu le dernier mot. La mort lui est venue par accident, dans un excès de vie… Du désert, peut-il sortir finalement du bon ?

 

                                                  Loïc Collet

1 réponse pour “AU DESERT”

  1. marie pascale indique :

    j’apprécie bcp ce résumé et suis très sensible à ta façon de scruter chacun de ces deux destins, tt en les comparant comme l’auteure le propose …..j’ai peu lu donc je ne connais que de nom les 7 piliers de la sagesse ….je crois qu’un enfant ,auquel a manqué cette 1ère reconnaissance lors de ses 1ers temps sur terre, peut courir après ce manque initial jusqu’à sa mort …mais je n’oublie pas aussi les bénéfices tirés de la prise de conscience et de l’élucidation de ce qui fut son lot …pourrait-on tenir à distance ces 1ers traitements inadéquats ? …………..merci pour ce beau travail de transmission des travail + pensée d’un autre !

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