Claire a entendu battre la porte qui mène dehors. A côté d’elle, dans le grand lit de coin, près de la cheminée, Thérèse dort encore. La pièce commune n’est pas sortie de l’ombre. Claire écarte un peu le grand rideau qui tombe du ciel de lit et entoure les deux enfants. Dans l’autre angle de la pièce, en face, le rideau est tiré devant le lit des parents, on aperçoit l’arc de bois fixé au plafond et les draps qui « prennent l’air ».
Maman est déjà levée. Elle a repoussé les cendres du foyer et souffle sur une braise qui a tenu toute la nuit. Si Papa arrive tout de suite avec une poignée de brindilles, ce sera une bonne flambée et on verra clair dans la maison.
On verra aussi la petite Claire qui se lève ! Elle n’aime pas attendre longtemps son tour pour sa toilette. La voilà devant la fenêtre où se trouve accroché le petit miroir. Sur le sol en terre battue le seau est rempli d’eau depuis la veille. La serviette qui va servir à tout le monde est encore sèche et douce. Claire en trempe un coin au seau, l’eau est fraîche sur le visage, ça réveille !
Papa a ramené quelques morceaux de bois. Le feu éclaire et grésille, c’est peut-être du bois de châtaigner. Maman a certainement déjà « tiré » au moins une vache, elle a même chauffé pour elle son bol de lait. Elle est seule à boire du lait le matin mais Papa y tient absolument. « Tant pis s’il y a moins de beurre ! Quand on travaille dur comme toi, il faut quelque chose qui tient au corps ! ». C’est Papa qui le dit, Maman est à l’aise.
Claire a fini sa toilette et va céder la place à Thérèse qui a dormi plus longtemps car elle travaille davantage à la maison, elle est l’aînée. « Maman, est-ce que tu vas faire mes tresses ? - Oui, oui, ma fille, j’arrive ! ». Claire est ennuyée de lui demander cela, alors qu’il y a tout à faire pour le petit déjeuner. Pendant que sa maman s’occupe d’elle, Claire lui dit, tout doucement pour que personne d‘autre n’entende : « C’est du travail, ça ! Pourquoi tu ne coupes pas mes tresses, comme font les filles du bourg ? ».
Mais Papa a l’oreille fine, il a entendu. De l’autre côté de la pièce, il répond, avec sa grosse voix : « Comme les filles du bourg ? Oui, elles font tout ce qu’elles veulent ! Elles courent ! Elles courent ! Et un jour, elles reviennent à la maison avec une marmaille ! ». Et il regarde ses filles, les yeux noirs. Claire, bien sûr, qui a osé demander cela. Et Thérèse qui se réveille en se demandant pourquoi son père est en colère. Et même Geneviève, dans le lit de fer, qui n’a rien compris.
La marmaille ? La marmaille ? Ce sont elles, les filles, qui sont la marmaille, ici. Claire y pense souvent, le soir avant de s’endormir. Papa et Maman sont dans leur lit, les rideaux tirés devant eux. Et ils commencent à remuer, à dire des mots qu’on ne comprend pas, à grogner même. Au début Claire croyait qu’ils se disputaient et se demandait quel mal ils avaient pu se faire l’un à l’autre. Mais peu à peu elle se dit que ses parents n’ont pas à se faire souffrir. Elle le sent en elle-même, comme si elle avait aussi une sorte de feu dans le ventre et qu’elle aimerait peut-être faire comme Papa et Maman. Tout le temps qu’elle n’arrive pas à dormir…
Mais les parents ne parlent jamais de ça ! Pourquoi ? C’est pas beau ? Au catéchisme avec Monsieur le Curé, quand elle a préparé sa « première communion » à sept ans, elle a entendu dire qu’il ne fallait pas faire de « vilaines choses ». C’est quoi, les vilaines choses ? C’est tirer la langue à quelqu’un ? C’est jouer sur les forières plutôt que de veiller sur les vaches ? C’est avancer son tour pour avoir la « gratte » de la bouillie au fond de la casserole ?
Claire en arrive tout de même à se demander si ce n’est pas du côté de ce qui se passe au lit, dans l’angle de la maison, près de la cheminée, bien au chaud. Elle a entendu, une fois, un voisin qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui disait, en se frottant les mains et en riant de bon coeur : « Ah ! Ce soir on va druger ! », et sa femme, un peu gênée devant le public, ajoutant : « Oh, il en dit plus qu’il n’en fait ! ».
C’est bien le mot des voisins et des adultes : le lit est le « drugeoir ». Papa et Maman sont en train de druger, quand on les entend remuer dans le lit. Mais le voisin est un bon bonhomme ! Il n’est pas mal élevé ! Il aime beaucoup sa femme et il essaie de lui faire plaisir. Alors, druger, c’est pas mal ? Papa et Maman doivent être contents aussi ? Claire aime bien la chaleur qu’il y a dans la maison, le feu qu’il faut pour druger, le feu de tous les amours.
Yvonne Leray et Loïc Collet