Leïla tourne et retourne dans sa main une photo que lui a offerte un journaliste après un reportage. Elle avait consenti à donner de l’Islam un visage qu’elle aime et elle en avait désormais une image dans la main.
Sur la photo on voit la partie de la mosquée vers où se tournent les croyants. Sur la gauche, le creux arrondi du mirhab, en direction de La Mecque, orné de faïences ocres et mauves. A deux pas à droite, un renfoncement avec le meuble du mindbar et les livres pour la prière.
Le sol est recouvert entièrement d’un tapis bleu, rayé de barres plus claires, parallèles au mihrab. Et assis sur l’une de ces barres, deux personnes l’une à côté de l’autre. On ne voit pas leurs visages, elles ont le dos tourné. C’est un homme et une femme. La femme, c’est Leïla, à côté de son mari.
Leïla, assise sur la même ligne que son mari ! Elle se souvient d’un film africain en terre musulmane. Un jeune homme et une jeune fille se disputent à propos du mariage traditionnel que l’on veut imposer à la jeune fille. Le jeune homme n’arrive pas à la faire céder. Il est si exaspéré qu’il prend une pierre. Mais la jeune fille a pris une pierre aussi. Et chacun menace l’autre, pour ou contre la tradition… Comment dépasser la violence des coutumes, pour que la violence physique s’arrête ?
Leïla a souvent entendu sa grand mère parler de la vie « au bled ». « Il n’ y avait pas beaucoup de travail pour les hommes en ce temps-là. Ils pouvaient causer entre eux, se mettre à l’ombre, jouer aux dominos… - Mais toi, grand mère, tu n’avais rien à faire ? - Oh, si ! ma fille. Le travail ne manquait jamais. A la maison, bien sûr, avec la cuisine et les enfants. Et aux champs, toujours quelque chose, sarcler, couper à la faucille, ramener les ballots de fourrage à la maison pour les chèvres ou les moutons. Connais-tu le poids de la luzerne sur le dos ? ».
Non, Leïla ne connaît pas cette charge. La première fois qu’elle a vu, enfant, les images de gens chassés de leurs terres par des envahisseurs et s’en aller avec quelques ballots et du petit matériel, elle a eu une étrange pensée : les hommes ont autant de charges sur leur dos que les femmes !… Peut-être que l’exil les forcera à partager la peine des femmes et à supporter l’épreuve à égalité ?…
Elle a fait pour cela le chemin avec son mari. Et ils sont maintenant sur la même ligne dans la mosquée. Pour le meilleur et pour le pire. Dans l’humiliation et dans la dignité. Dans la considération de Dieu qui ne fait pas de différence dans sa miséricorde pour tous.
Quand elle entend la parole du Coran s’étendre également sur les hommes et sur les femmes, elle imagine un grand fleuve qui remplit l’immense réservoir produit à l’amont d’un barrage. L’eau a recouvert des vieux villages où des gens ont vécu pendant des siècles, dans l’ombre des femmes. On n’en voit plus rien. Il n’y a plus que l’eau qui fait tourner les turbines et créer l’énergie. Mais les ruines sont encore au fond de l’eau. Pourvu qu’un mauvais démon, pense Leïla, ne les réveille pas, un jour, et ne les fassent pas remonter, encore une fois, à la surface !
Loïc Collet