SUR LA TABLE D’ECOLE

L’été se termine et Claire est bien contente car elle va pouvoir retourner à l’école. Elle se souvient de la première fois que cela est arrivé. Elle s’ennuyait de sa grande sœur qui était déjà à l’école. Et elle ouvrait de grands yeux devant les grosses lettres sur le cahier de l’écolière et de grandes oreilles pour la chanson qui les accompagnait. Un vrai plaisir pour tous les sens. « C’est toujours cela à l’école ? », demandait Claire. « Oui, et encore plus ! », assurait Thérèse. En ajoutant, pour l’encourager  comme si c’était nécessaire : « On passera par le champ de Besnard. Il y a beaucoup de pommes tombées sur les forières ! ».

 

Comme les deux aînées attendaient avec impatience le début des classes, Papa et Maman s’étaient dit que ce serait une bonne occasion d’y envoyer aussi la troisième, Geneviève. Elle n’avait que cinq ans (Claire en avait six et demi) mais elle tenait tellement à sa mère que ce serait difficile autrement de la faire quitter la maison. Les voilà donc parties toutes les trois, sous la direction de l’aînée.

 

Claire a été placée sur la deuxième table, ça lui plaît beaucoup, elle n’est pas impressionnée. Mais la petite, Geneviève, est un peu en arrière et commence à pleurer. Claire se retourne de temps en temps pour lui faire les gros yeux. Il n’y a rien à faire, la petite n’est pas prête pour être là, il faudra qu’elle reste à la maison et qu’elle attende mieux.

 

 

Dès qu’on lui présente les premières lettres Claire saute de plaisir sur son banc. « Oh, je les reconnais ! Je les ai vues avec ma soeur ! ». Et quand, un peu plus tard, on arrive aux « en, in, oin », le jeu continue. Claire les voit, les entend, les distingue, comme le cri du pinson et ses plumes qui ne sont pas pareils que le cri et les plumes du rouge-gorge ou du roitelet. Quand on passe aux additions, c’est encore plus facile car Papa joue souvent avec ses filles au calcul mental. Il en raffole. Il sait additionner les kilos de pommes dans un tas, le nombre de pas autour d’un champ, le cubage de bois d’un arbre sur pied… Il n’a pas besoin d’un papier et d’un crayon. Il a « tout dans la tête », dit-on de lui. D’ailleurs son surnom, c’est « le père Calcul ». Claire était bien lancée de ce côté-la.

 

C’est pour cela qu’elle ne comprend pas, maintenant, que certaines copines restent à la maison pour un petit bobo. Qu’elles restent à la maison pour une grosse bronchite ou une coqueluche, d’accord ! Même pour traire les vaches si elles ont assez de force, d’accord ! Mais autrement, pas d’accord !

 

Un jour de printemps Claire se trouve sur son banc avec une allergie au pollen qui lui remplit les yeux de larmes. « Veux-tu retourner à la maison ? », lui demande la maîtresse. – Oh non ! répond Claire. Je reste là ! – Alors, mets ta tête sur ton bras, à ta place. Ferme les yeux. Tu entendras tout quand même ». Il n’y a rien à perdre, pour Claire. 

C’est pourtant bien rude de venir à l’école, certains hivers. Il n’y a plus, bien sûr, de pommes sur le chemin. Il y a plutôt la glace dans les trous d’eau et le vent qui traverse les vêtements trop légers. Ne parlons pas de pantalons, les filles n’en ont pas ! Ne parlons même pas de bas qui monteraient jusqu’aux cuisses, la laine coûte trop cher pour cela ! Il faut se contenter de chaussettes et d’avoir toujours froid aux genoux.

 

En plus, quelquefois, il y a la méchanceté du monde. Les enfants prenaient le raccourci du champ de Besnard. Mais ce chemin fait passer devant la ferme d’un bonhomme qui grogne tout le temps. C’est une espèce de brute au travail, il ne connaît que cela et il trouve, paraît-il,  que Papa en fait vraiment moins. Comme si lui, qui a beaucoup de terre, il a à « revoir sur les autres » ! En tout cas, un jour, il menace les enfants de lâcher le chien sur elles. Il faut prendre un autre chemin.

 

Il y en a bien un, qui s’appelle le chemin des « mêliers » (des néfliers). Quelle aubaine quand les mêles sont mûres, à l’entrée de l’hiver ! Mais ce chemin est bien plus long. Et on risque d’arriver en retard à l’école ou d’être grondé par Papa, au retour. Alors on va essayer un autre chemin, par une bonne côte qui commence à côté du village et une route où passent les  charrettes.

 

Mais quand on arrive à l’école, on est bien. Le bois pour le poêle a été préparé, la veille. A tour de rôle, on allume le feu, comme à la maison, mais avec l’aide de la maîtresse si on n’y arrive pas, elle ne s’énerve pas. Et pendant que le poêle ronronne, elle marche dans la classe en dictant des mots, en expliquant le nom d’un lieu ou d’un objet ou d’un personnage du passé… Et les esprits s’agitent avec ce qu’on entend et ce qu’on imagine. Et les mains se lèvent et les paroles fusent, comme les flammes dans le feu.

 

 

                                        Yvonne Leray et Loïc Collet  

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