LE BERIMBAU

L’autocar zigzague entre les trous de la route. Nana, sur la banquette du fond, se laisserait bien aller au sommeil. Le paysage a disparu. Depuis un quart d’heure, défilent, des deux côtés de la route, des arbres à cajou d’une propriété qui semble être d’un seul tenant. Un quart d’heure, et ce n’est pas fini ! à 60 kilomètres  à l’heure, cela fait combien d’hectares dans cette propriété ? Nana commence à faire le calcul dans sa tête mais vraiment il se laisserait bien aller au sommeil.

 

Il le ferait s’il n’avait pas le berimbau. Il le tient sur les genoux. L’arc de bois dressé contre le dossier d’en face, l’unique corde tournée vers lui, l’archet à la main, la calebasse de résonance calée entre ses cuisses. Il a connu des jeunes qui en avait tant envie, qu’il tient un oeil ouvert sur tous ses voisins. Même sur cette vieille femme bien encombrée de son sac de melons.

 

L’autocar parvient à la ville et s’arrête à la gare routière. Nana passe à son épaule le lacet du berimbau et traverse la gare. Près d’un bar, deux fillettes sont assises, à même le sol, devant une table basse. Peut-être douze ans, peut-être treize ans. Sur le plateau de l’une d’elles, du poulet, des brochettes, une tranche de rôti, des pommes de terre frites, un verre de menthe à l’eau, une bouteille de Coca… Elle dévore. Elle a un ventre énorme. Elle est enceinte   « jusqu’aux yeux ». L’autre fille a les yeux ailleurs.

 

Nana est arrêté. Le berimbau est à portée de sa main. Il ne prend pas l’archet. Il pince seulement la corde. Deux fois, trois fois. La future maman relève la tête. Les  plis soupçonneux de son front se détendent. Elle regarde l’homme à la musique. Elle esquisse un sourire.

 

Peut-on trouver du travail dans cette ville ? Pas dans le centre où il faut connaître des métiers d’ici. Mais en bordure de la ville, où se retrouvent les paysans qui ont dû quitté la terre. Pas la leur, mais celle du grand propriétaire. C’est ce qu’a fait Nana. Son travail n’était pourtant pas dur, les temps derniers. Debout sur une petite plateforme il pompait l’eau d’un puits artésien, l’eau qui filait dans les rigoles vers les compagnons penchés sur la houe.

 

Le voilà dans un terrain vague. Mais il est intrigué. Sur sa gauche se dressent des files de croix en bois. Elles sont tellement serrées l’une contre l’autre qu’on a dû couper, à moitié, les bras des croix. Qu’est-ce qu’il y a comme place pour les gens qui sont enterrés là ? Ils doivent être les uns sur les autres ! Pour le principe ce n’est pas une fosse commune, chacun a sa croix. En fait, c’est pourtant cela.

 

Nana sort du terrain vague. Il y a un muret que le sépare de la route. Les voitures passent à toute vitesse. Pourrant elles auraient une raison de ralentir. Le long du fossé, un groupe d’hommes est aligné. Une dizaine au moins. Chacun porte un masque blanc, comme s’ils ne voulaient pas être reconnus. Au milieu du groupe, une pancarte tenue debout par des parpaings. Sur la pancarte, un grand portrait d’un homme au regard doux. Au-dessus du portrait, un mot tracé en rouge : « Assassiné ».

 

Nana s’assoit au bord du fossé. Il prend son berimbau. Il joue une complainte que sa grand-mère, esclave, lui a apprise. Les hommes au masque blanc tambourinent des poings sur leur poitrine. La ville a jeté ses poubelles de ce côté-là. Le berimbau chante de sa corde unique.

                                     

                                Loïc Collet

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