DIEU, UN LUXE ?

Marie Balmary, psychanalyste, vient de publier : « Freud jusqu’à Dieu » (Actes Sud 2010). Un livre passionnant. Il ne s’agit pas ici de le résumer mais de laisser à chacun le plaisir de le découvrir et peut-être de répondre pour lui-même à la question posée à l’auteur à la fin d’une conférence : « La psychanalyse n’est-elle pas un luxe ? ».

Marie Balmary ouvre sa réflexion en rappelant le titre d’un livre de Jean Allouch, psychanalyste aussi : « La psychanalyse est-elle un exercice spirituel ? ». Elle affirme d’entrée de jeu, pour sa part : la psychanalyse est « une expérience spirituelle, par laquelle, via un autre, le sujet opère sur lui-même les transformations nécessaires pour accéder à sa vérité » (op.cit.p.8). Son expérience clinique et la collaboration avec des collègues l’assurent dans l’intuition qu’un pont peut être jeté entre psychanalyse et spiritualité.

 

 

Freud et ses disciples ne partagent pas ce point de vue. La psychanalyse est une « science de l’âme », selon le terme même de Freud (« Seele », en allemand). Mais ce concept d’âme est récusé par ses traducteurs, aussi bien anglais. Il est remplacé par d’autres mots qui réduisent la réalité du sujet.

 

Aussi Marie Balmary, évoquant Freud, parle, à son propos, d’« une âme trop étroite pour le bonheur et le malheur ». En effet, il était difficile pour Freud de « croire le mal ». Ses premières observations sur les hystériques lui ont fait dire que les névroses ont pour cause des traumatismes sexuels. Mais il est revenu sur cet acquis quand il a découvert que certaines de ses soeurs et un frère souffraient aussi d’hystérie. On comprend qu’il était difficile pour lui de se voir fils d’un père pervers. Il avoue ne plus « croire » alors à sa théorie des névroses : « Je ne crois plus à ma neurotica », écrira-t-il (id.21). Croire, un mot surprenant dans la bouche d’un homme qui se voulait « scientifique ». Freud, en fait, refoule sa première interprétation et passe à une autre. 

 

Il va remplacer sa théorie des névroses par la théorie de l’Œdipe. Mais là encore son interprétation du mythe est tronquée pour la même raison. Il « oublie »  le fait que Laïos, père d’Œdipe, a abusé du fils de l’hôte qui l’avait accueilli. Le ressort de la tragédie grecque n’était pas le désir du fils de tuer son père et de coucher avec sa mère, mais les fautes antérieures de son père. Freud le refoule.

 

Marie Balmary pense, ainsi, que la seule référence à l’analyse freudienne ne permet pas de « croire le mal ». C’est trop lourd à vivre. Par contre, si on se rapporte aux traditions issues du monothéisme, à la Bible qui voit l’origine le mal non dans un individu monstrueux mais dans un autre que l’homme, le « serpent », le lien intergénérationnel est supportable.

 

Notre auteur  récuse, dans l’oeuvre de Freud, la « démarche scientifique », observation des faits qui préexistent. Elle y voit plutôt  une véritable « démarche spirituelle » si la psychanalyse permet de « voir » ce qu’on arrive à croire. « Dans l’esprit, dit-elle, ce qui n’est pas espéré n’arrive pas, ce qui n’est pas cru ne peut apparaître, ce qui est ‘ su objectivement ‘ ne peut se développer… L’homme spirituel croit que croire rend possible de croître » (id.p.26). Ainsi la psychanalyse peut servir la spiritualité. 

 

Mais « croire le bon » reste difficile pour Freud, dit Marie Balmary. L’expression « c’est trop bon pour être vrai » pourrait lui être prêtée. Ne serait-ce pas le signe d’une âme trop étroite pour « la joie spacieuse », dont parlent d’autres psychanalystes ? Ce qui élargit l’âme, ne serait-ce pas l’adresse à celui qu’on appelle Dieu ? Marie Balmary remarque que certains collègues incroyants observent que des patients qui ont une culture religieuse, une expérience de prière personnelle, sont mieux équipés « pour sortir des moments de crise, de métamorphoses profondes et difficiles » (id.p.34). Elle en conclut, par les mots mêmes de Freud à un ami, pasteur protestant : c’est un « bonheur de conduire (le) transfert jusqu’à Dieu » (id.p.34)..

 

L’auteur poursuit le rapprochement entre psychanalyse et spiritualité par ce qu’on pourrait appeler le « discernement des esprits ». Etre habité par un autre esprit, est-ce possible? Quelle voix intérieure vous commande ? Qui vous persécute ? Qu’est-ce qui vous habite ? Qu’est-ce qu’on vous a transmis ?… Autant de questions à se poser pour se libérer psychiquement.

 

Puis, après le discernement, il y a le travail pour « chasser les esprits hors de soi ». Cela n’est possible que si le psychanalyste se positionne non comme un sauveur, encore moins un accusateur, mais comme un accoucheur d’une liberté, d’un esprit.

 

Dans le projet d’une analyse, il y a un désir de libération. Ce terme évoque, pour certains croyants, le texte biblique qui raconte la sortie d’Egypte des Hébreux (le mot Egypte implique l’image  de « resserré », d’« angoissant ». Marie Balmary renvoie fréquemment son lecteur à la Bible. C’est pour elle une dimension supplémentaire aux recherches de Freud qu’elle apprécie grandement, mais dont elle se permet de souligner parfois l’étroitesse du strict « scientifique ». Dans ces conditions, la psychanalyse devient un « luxe », mais c’est le propre de la « vie spirituelle ».

                               Yvonne Leray

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