Il avait été invité par une organisation populaire du quartier de Soweto, à Johannesburg. En sortant de l’aéroport il avait salué un groupe qui l’attendait et qui allait le conduire sur les lieux du meeting. Tout en leur parlant, il a les yeux pris par une petite affiche collée sur un pilier tourné vers la rue.
Il est surpris par ce qu’il voit. C’est son portrait qui est là, mais un portrait de lui quand il était plus jeune, quand il avait décidé de se battre pour les droits des Noirs. Il s’approche de l’affiche. Il la reconnaît. C’est une photo prise par la police au cours d’une arrestation. D’ailleurs il porte au cou un écriteau avec un numéro. Mais ce qu’il n’avait jamais vu, c’est la mention qui a été ajoutée : « Mort.7 Avril 1968 ».
Il fait un rapide calcul dans sa tête. Cette date va arriver dans deux mois. Où sera-t-il ce jour-là ? Il se souvient de l’engagement qu’il a pris : il sera dans la ville de Memphis, dans le Tennessee, pour soutenir des marcheurs de l’égalité raciale. Avant de quitter sa maison pour prendre l’avion, il a eu une dernière conversation avec sa femme. Elle était encore dans la salle de bain et en s’essuyant avec la serviette elle disait : « Chaque jour, laver le corps. Chaque jour, purifier un coin du cœur. Chaque jour, nettoyer une laideur du monde. Qui l’emportera sur le désespoir ? Qui sera plus fort que la mort ? ».
Avec le groupe des accueillants il traverse une partie de la ville, il longe des zones où les habitations ne sont que des tentes entourées de murets et entre les tentes le linge sèche sur des cordes. Des hommes assis sur des caisses, des enfants jouant avec des boules de chiffons, les regardent passer. Si c’était des soldats, les mamans feraient rentrer au moins les enfants.
Sur la place où va se tenir le meeting, la foule est compacte et houleuse. Les militaires veulent la contenir pour qu’elle ne se répande pas dans les rues adjacentes et n’entraîne la population des magasins. Des matraques tombent, des cris fusent, des mâchoires se serrent.
Personne ne semble voir une camionnette stationnée le long du trottoir. A l’arrière, une petite affiche est collée. C’est le portrait de l’orateur du jour. Ce n’est pas étonnant. Mais qui a remarqué la mention : « Mort. 7 Avril 1968 » ? Peut-être uniquement l’orateur lui-même qui passe sur la rue ?
Il prendra la parole à Soweto. L’avenir de ce pays est un enjeu pour le continent entier. Il retournera dans son pays. Il préparera la rencontre qu’il doit animer à Memphis. Il se rendra dans cette ville. Il proclamera les droits de son peuple. Il parlera tant qu’il en aura la possibilité. Et si les tueurs l’abattent, sa parole rejaillira, vivante.
Loïc Collet