L’ARGENT ET SES MAITRES

L’accident survenu sur un puits de pétrole au large de la Louisiane peut donner quelque chose à penser sur la crise de l’économie mondiale. Le pétrole sort de ses fosses souterraines, se répand dans la mer, envahit les côtes et aucune technique n’arrive à le contenir, comme si les techniciens ne pouvaient pas prévoir la catastrophe et mettre en place les sécurités. L’extraction est déclanchée, l’invasion est en cours, rien ne l’arrête.

 

Cela peut être l’image de l’implosion de l’économie. L’éclatement des bulles financières a provoqué un émoi qui n’a pas de raison de s’apaiser : les banques ont toujours leurs traders qui spéculent pour elles, les rémunérations sont à la mesure des « coups » à réussir, les dividendes stérilisent les investissements, les produits financiers dits toxiques ne cessent d’apparaître sous de nouvelles formes et annoncent les p rochaines explosions du « système ».

 

Cette évolution est-elle fatale ? On connaît l’histoire passée, depuis le temps où l’argent n’était qu’un complément à la répartition des produits de la famille ou du clan, le temps où l’on disait que l’argent, par lui-même, « ne fait pas de petits » mais n’est l’équivalent que de tâches précises et de biens « palpables ».

Ce temps a cessé, en Europe, quand le commerce s’est développé d’un pays à l’autre, surtout après le 15e siècle, et qu’un premier capitalisme est né avec l’échange, non plus des « espèces sonnantes et trébuchantes »  mais des fameuses « lettres de change » qui déplaçaient l’argent sans le transporter !

 

L’argent commençait à « faire des petits ». Malgré les résistances, en particulier de l’Eglise catholique qui englobait ces opérations financières sous le terme d’« usure » et les déclarait immorales. D’où la nouveauté de Calvin, le réformateur genevois, qui distinguait le « prêt au frère en difficulté » qui excluait l’intérêt, et le « prêt aux entreprises » susceptibles de créer de nouvelles richesses et qui méritait une rémunération.

 

On ne pouvait pas prévoir, à cette époque, comment l’argent allait devenir, lui-même, un marché, comment il allait s’interposer dans les mécanismes d’offre et de demande de biens économiques et comment il deviendrait incontestable, car les maîtres de l’industrie étaient persuadés que le libre fonctionnement du marché ne pouvait qu’aboutir à un bon équilibre entre les biens produits et la monnaie. Les quantités ne pouvaient que correspondre à ce que la société peut supporter et les prix tendre au « juste prix », le « prix du marché ».

 

Il a fallu la grave crise économique de 1929 pour que cet optimisme se révèle « une illusion utile aux riches ». Keynes, en particulier, a montré qu’il n’y a pas correspondance entre la production et la monnaie. L’économie n’est pas analysable à un instant « T » de son histoire, elle est un flux, fait de prévisions et de décisions humaines tout autant que de données du passé.

 

Le détenteur de capital décide de ce qui lui est le plus profitable pour lui : est-ce mettre son argent dans tel investissement ou dans tel placement financier ? Or la finance, depuis quelques décennies, a tendance à ne plus se référer à l’économie réelle mais à la « confiance » que susciteraient les « produits » qu’elle propose par les banques. L’argent n’est plus « l’équivalent général des valeurs économiques », comme il l’a été quand il se référait au travail ou à l’utilité des populations. Désormais il n’est plus « l’équivalent » d’autre chose, il constitue lui-même l’économie réelle. Il n’est plus ce en quoi se mesurent et se comparent les autres valeurs (travail, énergies, matières premières…), il est ce qui donne aux choses leur valeur.

 

Ce décrochage de la réalité économique a abouti à faire de la finance le lieu où le profit ne supporte plus de limite, puisque sa règle est l’illimité du désir (de la cupidité, dirait Stiglitz). On assimile les banques de dépôt aux banques d’investissement, on y joint même d’anciens services publics sommés de placer des produits financiers, (la « Poste » !), on abaisse la part des réserves qui garantissait les banques, on ne surveille plus l’apparition des « produits dérivés » qui s’avèrent souvent toxiques, on pressent que l’argent devient fou mais on plonge, la tête la première, dans cette folie… jusqu’au jour du dégrisement douloureux (par exemple, quand la banque vous prend votre maison…).

 

Pour le moment c’est l’Etat qui doit intervenir pour éviter le désastre. Il n’a pas pu (ou pas voulu !) le faire avant la catastrophe, parce que le profit pour certains était « mirobolant, miroir aux alouettes » ! Des nations auront-elles le courage de le faire ? S’entendront-elles pour y arriver ensemble ? L’argent peut être un bon serviteur. Il peut être aussi le chemin du gouffre. C’est un des choix, aujourd’hui, pour la planète.

 

                                      Loïc Collet

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