Quand elle est revenue à la maison en fin de journée, Claire n’a pas fini avec l’école ! Elle a encore des devoirs à faire. Mais pour elle ce n’est pas plus difficile qu’avec la maîtresse. Elle est là, seule, avec les mots et les chiffres. Tout a une place dans sa tête. Et si elle hésite pour une opération à calculer, elle peut demander l’aide à son papa.
Pour se donner un peu de force elle a trouvé dans la huche à pain un reste de croûton qu’on a oublié là depuis qu’on a commencé la nouvelle miche de six livres. Ca craque sous les dents, comme les biscottes qu’elle a goûtées, une fois, chez une voisine. Elle n’a pas fini de mâcher qu’elle est à son poste de travail. C’est la tablette de la fenêtre. Ce n’est pas très large pour poser le cahier mais elle verra clair tant que la nuit n’est pas vraiment arrivée. Si elle faisait ses devoirs à l’intérieur de la pièce, il faudrait attendre qu’on allume la lampe à pétrole et trouver un coin libre quelque part.
La tablette est trop haute pour qu’on puisse utiliser une chaise. Claire est debout sur ses petites jambes. C’est plus fatigant. Mais la tête fonctionne bien. Elle fonctionne même, aujourd’hui, pour deux soucis différents, ses devoirs, bien sûr, et une sourde inquiétude en pensant au Mardi Gras prochain. Quoi donc ?
Elle n’a pas le temps de s’y attarder, que Maman lui dit : « Est-ce que tu irais ramasser les poules ? ». Elle a fini ses devoirs, elle passe à celui-là. Le poulailler n’est pas très loin. Il faut traverser la cour, passer devant le portail du courtil. Au bout de la grange, se trouve l’enclos grillagé des pigeons, où grimpe une vigne, et, à côté, la cabane des poules, une solide cabane en planches de châtaigner et à la porte à claire-voie.
Claire commence par compter les poules. Elles sont déjà sur le perchoir. Elles ont trotté toute la journée autour de la maison et sur les bouts de pré tout proches. Elles ont peut-être laissé leur œuf au pied d’un talus mais Maman a dû passer par là et tout ramasser. C’est tout de même rare de voir arriver, un beau jour, une poule avec une ribambelle de poussins qu’elle a couvés, incognito, dans une touffe d’herbe ! Si elles ont un oeuf à faire, elles le font dans le poulailler, toujours au même endroit, et le soir, travail accompli, elles montent sur le perchoir.
Il y a une, en particulier, que Claire repère d’un premier coup d’œil. En principe les poules n’ont pas de nom, alors que les vaches en ont un. Malgré tout, pour Claire, celle-là, c’est « Bleuette ». C’est la poule de Claire, comme une autre est celle de Thérèse ou de Geneviève. Jamais la Bleuette ne reste au bas du perchoir, au risque d’être attrapée, pendant la nuit, par un putois ou une belette, ou, pire, par le renard qui saigne les poules, même s’il ne les emporte pas. Si sa poule n’a pas trouvé de place sur le perchoir, c’est Claire qui l’y met, en poussant les autres.
Car elle est tracassée pour la Bleuette, ces jours-ci. Elle a entendu son papa dire qu’on pourrait profiter du prochain Mardi Gras pour rendre à un cousin des services qu’il a donnés. On pourrait tuer une poule et l’inviter. Bien sûr, une vieille poule qui ne donne plus régulièrement des oeufs. Or c’est le cas de la Bleuette, a remarqué Claire. Papa l’a-t-il remarqué aussi ?
Si Papa a pensé comme cela à la Bleuette, Claire ne va pas tout de même crier : « Non » ! », comme elle l’avait fait, un jour que sa maman lui avait demandé de monter au grenier pour chercher du grain. Ce jour-là, Papa avait pris le fouet et avait essayé d’attraper la rebelle qui fuyait devant lui. « Tu vas obéir à ta mère ! Tu vas obéir à ta mère ! », criait-il. Pour une poule ça pourrait être la même chose…
Les trois filles ont les mêmes craintes quand on parle de tuer une poule. « Est-ce que ce sera la mienne ? ». Et pendant ce temps-là, le coq, lui, est tranquille. Pas question de le passer à la casserole ! Du moins pas avant qu’il ne soit vraiment vieux et qu’il ait un successeur assez fort pour prendre sa place. Le coq, lui, est de toutes les sorties, il se sert le premier quand Maman jette du gain, il a le droit de « ragaler » (remuer) sur le fumier, même s’il l’étale un peu, comme un sans-gêne !
Les filles lui en veulent. Elles disent facilement leur ressentiment : « C’est pas juste ! On ne peut pas le toucher ! ». Et ce n’est pas le matin qu’il se réconcilie avec les enfants. Le matin, quand il se met à « breiller » de toutes ses forces, à percer les oreilles des gens qui dorment, à faire le fier si tous les coqs des environs lui répondent. Bien sûr, il faut tout de même se lever et partir, chacun à son travail. Mais on peut rêver qu’un jour on n’entendra plus le « breil » du coq, parce qu’on lui aura tordu le cou. Ce jour-là au moins, la Bleuette, comme toutes les poules, comme Claire, sera rassurée.
Yvonne Leray