L’ouvrage de Blanche Legendre « Portes ouvertes sur la vie. Religieuses dans les cités » (Editions de l’Atelier, 2010) rend bien compte de l’évolution étonnante de la vie religieuse dans des milieux populaires, depuis 1960. Est-ce seulement du passé ? Peut-on entrevoir un avenir à ces recherches de vie religieuse ?
Membre d‘une congrégation de « vie apostolique » (à la différence de la vie moniale) fondée en Vendée au début du 19e siècle, Blanche Legendre a commencé sa vie professionnelle dans l’enseignement catholique mais a eu, rapidement, la chance de rencontrer des groupes d’Action Catholique (Action Catholique de l’Enfance, Action Catholique Ouvrière ‘adultes’), et d’y amener sa participation comme animatrice.
.Son évolution personnelle s’est accélérée à la suite du Concile Vatican II et de ses intuitions pour la « vie religieuse apostolique ». L’ouverture était prônée en direction du « monde », de la société dans sa variété, sa consistance, son autonomie, et non plus en direction de cette « portion du monde » trouvée dans les « œuvres » ou les institutions propres à la congrégation. L’invitation était à la « proximité », « le vivre-avec », l’aventure dans une société qu’on ne maîtrise pas mais qu’on assume comme le « lieu de la vie religieuse ». Et le moyen de discerner les enjeux était la « révision de vie », avec ses trois étapes : voir les faits vécus, juger leurs rapports avec l’évangile, agir pour un monde qui se conforme à « l’esprit de Jésus ».
C’est comme accompagnatrice que Blanche Legendre a vu désormais sa vie, avec des groupes d’Action Catholique, puis dans des responsabilités importantes à l’Union des Religieuses Educatrices en Paroisse (UREP), puis à l’organisation qui a pris la suite, la FEDEAR (Fédération d’Equipes Apostoliques de Religieuses ). En y ajoutant, certaines années, du travail en aumônerie de lycée, en catéchèse des enfants, ou même au Conseil épiscopal de son diocèse, au nom des religieuses !
Est-ce que cela modifie la conscience qu’elle a d’elle-même comme religieuse ? Cela ne fait pas de doute quand elle parle de l’obéissance comme disponibilité à quitter un lieu d’apostolat pour un autre quand ses Supérieures estiment qu’elles ont des raisons de la déplacer… Cela apparaît peu dans sa manière de vivre ce qu’on appelle la « pauvreté évangélique ». Cela apparaît avec insistance quand elle situe son engagement au célibat comme une ouverture du cœur à toute personne indistinctement et comme une promesse de « fécondité » assimilée à l’expansion de la vie et du don dans le coeur des gens.
Elle a vécu pourtant des situations qui auraient pu encore déplacer ses puissances de vie et donc son témoignage évangélique. Pendant plusieurs années, à Limoges, elle a travaillé elle-même comme salariée dans des entreprises qui n’étaient « de son monde » et où les exigences physiques et psychologiques peuvent être des chemins originaux pour la foi et sans doute pour la vie religieuse.
Elle cite avec grand intérêt le témoignage d’une religieuse qui travaillait sur le port de Lorient, Thérèse, et qui, déjà en1970, disait : « Quelle possibilité de travail à la marée, sur le port de pêche, pour une religieuse ? … D’emblée cette visée missionnaire est vue dans une durée de temps. Nous ne voyons pas très bien comment, par un travail à mi-temps pour une période déterminée, cette démarche missionnaire peut se faire authentiquement » (op.cit.p.147).
Et surtout elle ajoute : « Dans ce peuple (du port de pêche) je vis une présence, au rythme des évènements, sans tricher avec les conditions de travail… au milieu de compagnons que je n’ai pas choisis, mais tous à aimer… à la suite du Christ prenant sur lui par amour le sérieux de la vie des hommes… Je découvre que cette vie est tonifiante, qu’elle nourrit ma vie religieuse. Des copains …me révèlent Jésus Christ sous un visage nouveau ».
Que serait ce visage nouveau ? Que serait la vie religieuse si elle prenait réellement sur elle « par amour le sérieux de la vie des hommes » : leur lutte pour la vie quotidienne avec les seules ressources des gens modestes, leurs engagements sociaux et politiques sans exclusion ni condamnations (Ah, le Parti Communiste, quel problème apparemment !), leur fidélité au-delà des assurances personnelles ou collectives. Peut-être des Soeurs-ouvrières pourraient nous dire cela. Si elles sont assez libres et désireuses de nous le communiquer.
Loïc Collet