EGLISES EN AMERIQUE LATINE

Dans son ouvrage « La conversion des Eglises latino-américaines » (Karthala, 2011), le théologien chilien Luis Martinez Saavedra raconte l’histoire des Eglises du contient latino-américain comme une histoire de conversion. Il ne décrit pas l’état où elles se trouvaient avant 1960 mais il montre ce qu’elles sont devenues à partir de cette période. Les « doctrines »  ne se sont guère modifiées mais le témoignage de la foi, la « praxis » qui donne à voir, présentent du nouveau. « C’est par mes oeuvres que je te montrerai ma foi », disait l’apôtre Jacques à ses lecteurs (op.cit.p10).

 

Ce retournement du regard vers le témoignage concret des Eglises tient à la prise en compte courageuse des options du concile Vatican II (1962-1965), exprimées, par exemple, dans la Constitution sur « L’Eglise dans le monde de ce temps » (Gaudium et Spes) : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ…(en) marche vers le Royaume du Père… solidaire du genre humain et de son histoire » (id.p.21).

 

Etapes de la conversion

 

C’est sur ces bases que se réunissent, en 1968 à MEDELLIN (Colombie), les évêques autour du thème : « L’Eglise dans l’actuelle transformation de l’Amérique Latine à la lumière du Concile ». Des conversions à l’Evangile et à la libération humaine sont déjà en cours et les évêques l’expriment : « Le visage d’un Eglise authentiquement pauvre, missionnaire et pascale, déliée de tout pouvoir temporel et audacieusement engagée dans la libération de tout  homme et de tous les hommes, apparaît de plus en plus clairement en Amérique Latine » (id.p.29).

 

Les grandes lignes se dégagent : une Eglise « pauvre » qui « dénonce le manque injuste de biens de ce monde… qui vit la pauvreté spirituelle comme découverte du Seigneur, qui s’engage elle-même à la pauvreté matérielle » (id.p.33). Une Eglise libre, renonçant à être « alliée des riches ». Une Eglise où les laïcs seront les acteurs privilégiés de l’évangélisation… et du monde ! Une Eglise qui se réalisera dans les Communautés Ecclésiales de Base, visage du Peuple de Dieu en marche…

 

 

L’étape suivante ira jusqu’à la Conférence de PUEBLA (Mexique), en 1979. Mais de lourds conflits traversent les Eglises. Le mouvement de conversion à l’Evangile et aux pauvres s’est élaboré dans une théologie dite de « la Libération », qui refuse toutes les formes d’aliénation, économique, politique, culturelle, religieuse. Or les sociétés latino-américaines changent.     L’accumulation des richesses renforce le pouvoir des minorités privilégiées, la violence est l’option des dictatures militaires, toute remise en cause de leur pouvoir est insupportable. L’Eglise a ses martyrs. Il s’agit, pour ses adversaires, d’éradiquer le « communisme ».

 

La Conférence de Puebla fait front cependant. Même si l’expression « théologie de la Libération » n’est pas reprise, la violence issue du système économique et de ses affiliés est une « violence structurelle » et elle crée « une situation de péché social ». Par l’option préférentielle en faveur des pauvres, leur cause est promue comme « cause même du Christ » (id.p.38-39). Les pasteurs s’engagent  « de manière décidée… à accompagner les Communautés Ecclésiales de Base selon l’esprit de Medellin » (id.p.40). L’Eglise sera ainsi une « communion, servante et missionnaire » (id.p.42).

La décennie 1980-1990 est particulièrement éprouvante pour la dynamique évangélique des Eglises latino-américaines. Un texte romain, de 1984, va jusqu’à accuser les théologiens de « proposer une interprétation… qui s’écarte gravement de la foi de l’Eglise, bien plus, qui en constitue une négation pratique » (id.p.45). Cela explique qu’à la Conférence suivante, à SAINT-DOMINGUE en 1992, les théologiens de la Libération sont écartés. Un tiers des participants sont nommés par Rome ! Et il faut tout le courage des autres pour maintenir, finalement, l’option pour les pauvres, et même pour aller au-delà, en développant les « droits des pauvres » : droit à un environnement propre, à la terre, à la vie en dignité, au travail, à la participation politique, au développement intégral…

 

L’apaisement arrive enfin à la Conférence d’APARECIDA (Brésil) en 2007. Notre auteur, Luis Martinez Saavedra, affirme que « l’ambiance a réellement changé… par le fait de la transparence des procédures, le respect pour le ‘plenum’ comme organe de décision de la Conférence, la valorisation des groupes de travail et des commissions thématiques, l’accueil de toutes les perspectives présentes à Aparecida, même celles des théologiens qualifiés de « la libération » qui ont été admis à participer directement aux travaux » (id.p.60).

 

Fruits de l’Esprit

 

Ainsi sont pratiquement reconnus les grands axes de la pastorale de la libération en Amérique Latine. L’histoire humaine est un lieu où Dieu se révèle en joignant son Esprit à l’esprit des hommes, c’est un « lieu  théologique ». La sympathie pour le monde soutient la méthode du voir-juger-agir où la réalité du monde et la dynamique de la foi se conjuguent. L’effort porte sur le passage d’une « Eglise pour les pauvres » à une « Eglise ‘avec’ et ‘des’ pauvres. Les Communautés de base sont les « cellules premières » de l’Eglise. L’évangélisation a quelque chance d’être inculturée.

 

 

Le message adressé par les Eglises d’Amérique Latine au reste du monde se concentre, d’après notre auteur, sur la « philanthropie de Dieu »,  la révélation de la tendresse de Dieu comme Bonne Nouvelle aux pauvres et, par eux, à tous les hommes, révélation de Jésus Christ crucifié et ressuscité dans l’humanité. Et son message aux autres Eglises du monde se décline dans sa « praxis », si l’on songe « à la place de l’Ecriture dans la vie des communautés, au développement du ministère des laïcs, à la catéchèse familiale, au processus de formation aux sacrements d’initiation, à l’inculturation de la liturgie dans la culture locale, à l’existence des communautés de base… »  (id.p7).

 

 

(N.B. Cet ouvrage présente une partie de l’Eglise (en Amérique Latine) où la foi chrétienne et les instituions ecclésiales étaient un bien largement partagé par les croyants. Qu’en est-il de la sécularisation, comme on dit en Europe ? Que vivent, de ce point de vue, les communautés de base ? Qu’en pensent les pasteurs ? Quel visage original aura, peut-être, l’Eglise « sécularisée », en ces lieux ? Quelle future Conférence d’évêques en traitera ?).

                              

                                       Loïc Collet   

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