Avant même la naissance de Roger, le petit frère, les ressources de la famille étaient à peine suffisantes, les enfants grandissaient avec bon appétit. Il fallait diminuer la pression du « nombre ». Claire, à sept ans, est déjà vigoureuse et capable de certains travaux. C’est elle qui va partir cet été chez les grands parents maternels, ce sera une bouche de moins à nourrir à la maison. Elle va faire la « métive » (le service dans la ferme des autres).
Elle n’est pas un cas unique. Dans la région, il y a, ainsi, des migrations d’enfants et d’adolescents qui vont d’une commune à l’autre « servir » pendant les gros travaux de l’été. Ils sont au pair, nourris, logés, blanchis. Les aînés travaillent avec les adultes, les plus jeunes font toutes les petites courses, portent à boire et à manger aux moissonneurs, vont chercher un outil oublié… Il leur faut marcher, parfois, des kilomètres chaque jour, quand les champs sont loin des habitations.
La tâche principale de Claire, chez ses grands parents, est d’abord de « toucher » les vaches, c’est-à-dire de les conduire dans la « prée » (la prairie) qui a été prévue la veille. Il faut se lever de bonne heure car les bêtes doivent être au champ de six à neuf heures du matin. A cette heure-là, les taons ne sont pas encore réveillés pour harceler les vaches, les faire « moucher », c’est-à-dire les faire s’emballer au point de revenir comme des folles à l’étable. Mais Claire s’ennuie, seule, dans la prairie. Et parfois elle a tellement peur qu’elle voudrait que les taons se réveillent et poussent toutes les bêtes vers la maison. La grand-mère lui a pourtant appris à tricoter, mais la matinée est longue d’ennui et d’inquiétude…
Pendant ce temps, la grand mère et sa fille, la tante de Claire, font le ménage, préparent le repas de midi, prévoient ce qu’il faudra donner à chaque moissonneur, sa « ration ». Les hommes doivent attendre que le soleil du matin a séché les épis. Ils en profitent pour « pier » (marteler) les faucilles et la faux. Ils meulent les lames de la faucheuse. Quand ils sont prêts à partir, Claire arrive en ramenant les vaches. Elle va repartir au champ avec les hommes.
La faucheuse, tirée par le cheval, arrive à l’entrée du champ. La première chose à faire est de prévoir les liens pour les gerbes. Le grand père et l’oncle font le tour du champ et coupent à la faucille et à la faux le blé plus vert et plus court qui pousse sous les arbres. Ensuite Claire le ramasse en petites brassées et le tord pour former les liens. La faucheuse fait ses va-et-vient dans le champ. Le blé coupé est mis en gerbe, puis disposé en « tésels », en tas de gerbes mises en croix pour finir de sécher. Il sera ensuite charroyé et mis en « barge » (en tas provisoire) en attendant la batterie.
Dans ce village-là aussi, on fête la fin de la moisson. On l’appelle « la parbatte ». On y danse sur l’aire à battre. Claire gardera même le souvenir d’être emportée dans les bras d’un jeune homme qui la fait valser avec lui, un bon moment. Quelques instants de repos, de rémission, d’insouciance.
Jusqu’au jour où sonne, au clocher du village, un étrange tintement. Les gens se regardent, avec effroi. « C’est le tocsin ! C’est la guerre ! ». On en parlait depuis longtemps comme d’une tempête d’hommes, très loin, à peine perceptible. Et maintenant, ils sont là, les hommes qui vont partir. Deux du village, le parrain de Claire et un voisin. Et ils sont là, tous les gens du village, sur les bords de la route. Et ils disent au revoir à ceux qui ne reviendront peut-être pas… Et les pleurs restent au fond de la gorge.
Claire entend dire, à ce moment, qu’une aurore boréale avait annoncé le malheur, quelques semaines auparavant. Grand Père l’a-t-il remarquée ? Il a beaucoup changé, comme si un chagrin énorme tombait sur lui. Il sait ce qu’est la guerre. Il l’a vécue dans les tranchées. Il a perdu son sourire, il est plongé dans un grand silence, dans une angoisse lourde. La métive va se terminer, le bal est clos, la douleur va prendre la suite.
Yvonne Leray et Loïc Collet