Il a quitté le refuge avant le lever du jour. Dès qu’il arrive au premier palier où la vallée s’éloigne, l’ombre fait place à l’avalanche des étoiles à portée de sa main. Comme le meunier qui voit voltiger la farine autour de lui. C’est le bon pain qui s’annonce, qui s’accumule dans les galaxies et s’émiette dans l’air pour s’engouffrer dans la bouche bée.
Il aime ce goût d’étoile sur sa langue, cette senteur de grande boulange autour de lui. Il l’attend chaque fois qu’il allume sa lampe frontale et qu’il se hisse dans l’obscurité. Que ses pieds s’agrippent à la glace de toutes les pointes de ses crampons ou qu’ils prennent appui, comme aujourd’hui, sur les aspérités de la roche, il festoie avec un morceau de ciel.
Mais la nuit s’éclaire quand il arrive sur le plateau. Le fond des gorges creusées par les eaux garde encore des nappes sombres où les pierres achèvent leur sommeil. A mi-hauteur des falaises, des taches noires signalent les orifices des grottes. Il longe le bord du plateau et va gagner le dernier ressaut de la montagne qui barre l’horizon.
Il n’y a pas une plante. Et pourtant, là- bas, au pied de la montagne, un buisson vert. Il s’approche. C’est un figuier de barbarie. Seul, sur ses petits troncs bruns, épineux, d’écorces sèches. Mais, à hauteur d’homme, des branches se dressent, vertes, parsemées de fleurs jaunes, comme des enfants qui écartent les bras et portent à l’oreille des pendants de couleur.
Le plus étrange, c’est que le figuier est habillé. D’un côté, un bout d’étoffe rouge à l’extrémité d’un rameau qui touche le sol, comme s’il perdait un peu de sang. De l’autre côté, un vêtement comme une robe, haute et étroite, couleur safran. Et au milieu, un large voile, de la même couleur, qui s’avance vers le visiteur et lui offre une ombre, contre la violence du soleil. Qui habite cet arbre ? Qui sauve ce lieu de l’inexorable solitude ? Qui aménage l’espace parmi les pointes acérées de l’arbre ?
Loin derrière, la montagne étale ses hautes masses. Ses formes tremblent dans l’air gonflé de soleil. Comme un bulbe d’un ocre tendre, supporté par des arcs percés de vitraux. Avec, de part et d’autre, quatre piliers qui projettent vers le haut des lanternons. Et le reflet sur le plateau semble glisser sur un miroir où tout le ciel se renverse.
Le ciel à ses pieds, le ciel au-dessus de lui, des ravins sans fond, des seuils habités, des horizons qui s’animent. La barbarie, le goût de la figue.
Loïc Collet