Dans son ouvrage « La Libellule et le Philosophe » (Ed. L’Iconoclaste, 2011), le philosophe Alain Cugno s’interroge sur la passion qui le fait guetter, observer, photographier les libellules d’un petit secteur de Charente. Et il veut se poser « sérieusement une fois dans sa vie » les deux questions : « Quel impact la photographie des libellules a-t-elle sur ce que je crois être la philosophie ? Que doit ma manière de les photographier à la pratique philosophique ? » (op.cit.p.10).
L’animalité
Il est possible que pour notre auteur la philosophie est une rude tâche dont il voudrait « se détourner ». Que ce soit l’angoisse d’être soi-même ou le leurre de « la sérénité offerte par le visible » (id.p.17). Ce qu’on envierait chez l’animal, c’est d’être entièrement là où il est, sans conscience réflexive pour l’écarteler, sans qu’il se comprenne lui-même, tout en se livrant à celui qui peut comprendre. Est-ce cela « l’intelligence à l’état pur », comme dit notre auteur ? Est-ce le chemin privilégié pour signifier « avec humilité, l’être de tout ce qui est, Dieu, la vie, la nature » ? (id.p.31). Recherche ascétique (et résignée ?) du philosophe…
La beauté
La science des Libellules ou Odonates, la science de l’odonatologie, est certes, comme son nom l’indique, un savoir. Mais elle est, bien plus pour notre coureur de ruisseaux, une contemplation qui le ravit, « une quête qui ressemble fort à une prière » ! (id.p.44). A tel point qu’il reprend des mots de la mystique, des mots de Jean de la Croix, au terme de l’attente : « Libellule, découvre-moi ta présence ! Que ta vision de ta beauté me tue ! » (id.p.45). Que l’on est loin déjà de la philosophie, qui rarement ne « tue » !
L’inaccessible
C’est que l’observateur des libellules ne sait jamais où exactement les trouver, et surtout les fixer dans une image nette. Elles font toujours un « saut de côté » », un écart dans leur trajectoire, une accélération imprévisible. Elles ne sont jamais là et comment on les attend… Quelle frustration ! « N’est-ce pas la confrontation de deux êtres antithétiques, inconciliables ? L’une (la libellule) tout en légèreté, volage, aérienne, féroce, insaisissable -éminemment superficielle - et l’autre (le philosophe) tout en poids, en lenteur et en profondeur, silencieux et immobile » (id.p.106-107). (Mais quelle est l’inaccessible pour le philosophe ?).
La gloire
L’imago est l’état de la libellule quand elle a terminé son étape larvaire. « L’imago est splendide, vif, coloré. (Alors que) la larve est hideuse, couleur de boue » (id.p.116). Mais sa « gloire » est autre chose. Elle est de l’ordre de la révélation (selon un vocabulaire religieux). Elle est « un déploiement vers l’extérieur… d’un secret que pourtant il divulgue… un dévoilement » (id.p120). Dévoilement de quoi ? Notre auteur utilise, alors, le mot « néant », non pas dans le sens ancien (et absolu !) de non-être mais dans celui, plus récent, de négativité. Ce qui lui, permet de dire que la métamorphose des libellules est une « manifestation (qui) s’élève sur fond de rien, de vide, éclôt à partir de lui » (id.p120) et l’on voit « les corps de larve éclater en corps glorieux de libellule » (id.p.126).
L’éternité
Notre auteur reste dans le vocabulaire religieux quand il parle d’éternité (c’était déjà le cas de Spinoza et de son éternité dans l’instant). Si l’éternité est « l’éternelle jeunesse », on la voit se réalisant dans l’enchaînement des générations, à l’identique, des libellules. Chacune provient de son origine qui est une libellule. Et la nature contient à la fois cette origine et son produit. On le comprend si on retient la distinction que fait Aristote : la nature est à la fois « en acte » (en existence sensible) et « en puissance » (virtuellement), dans un monde où « il n’y a rien d’autre à lui demander que sa propre présence » (id.p.138). Ainsi, pour notre auteur, « l’avenir… ne viendra pas…Le paradis n’est que sa promesse ». (Philosophie définitive ? Ou d’une époque ?).
L’esprit
Si la vie est « sans pourquoi parce qu’elle vit pour elle même » (selon une interprétation d’Eckhart), peut-on y introduire une subjectivité quelconque et son indétermination ? Notons ces étranges remarques : « Les gestes précis (de la libellule) engagent plus qu’un registre physiologique ou anatomique- un registre psychologique » (id.p140) et, du côté des « intentionnalités » de la nature : « Il est très dur d’apprendre que la nature se moque du monde en proposant le cycle des générations en guise… d’éternité » (id.p.133).
Ne sommes-nous pas là dans l’anthropomorphisme ? Car au savoir et à l’affectif il faudrait encore ajouter un impératif « moral » : « Ce qui compte le plus. Peut-être le sentiment que … vous rendez justice aux libellules que vous avez nommées…Vous leur aviez donné… accès au langage dont elles sont à jamais privées » (id.p.162).
C’est sans doute une éthique, non pas pour les libellules elles-mêmes mais pour celui qui en parle. C’est surtout le langage poétique qui « anthropomorphose » les insectes, comme les pierres ou les nuages. C’est exprimer « la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde » (id.p.93), dit si subtilement Marcel Proust.
Loïc Collet