RAIMON PANNIKAR ET MILENA

En août 2010 Raimon Pannikar meurt au bord de la Méditerranée, en Catalogne où il est né. Son amie Milena Carrera est présente et l’accompagne dans son départ vers ce qu’il appelle « la Source ». Dix ans plus tôt Raimon lui avait dit : « Nous avons cheminé de nombreuses années, chacun de son côté. Ces neuf dernières années, tu m’as suivi, puis je t’ai prise par la main, et d’ici peu tu iras seule, parce que je ne serai plus visible, je serai en toi, et cet Esprit qui me donne vie continuera de souffler à travers toi ».

 

« Pèlerinage au Kailash »

 

C’est sous ce titre, aux Editions du Cerf (2011), que Milena, désormais gérante des oeuvres de Raimon, évoque les principales étapes de leur expérience commune. Le Kailash est une haute montagne du Tibet qui « pour la plupart des religions sud-asiatiques (bon-po, hindous, jaïns, bouddhistes, sikhs…) est un symbole sacré » (op.cit.p.18). Pendant le mois de septembre 1994, Raimon et Milena y font le « pèlerinage », après des millénaires de « marcheurs ».

 

Dans la relation qu’elle en fait, Milena fait parler Raimon de son passé. Naissance d’un père indien et hindou et d’une mère catalane et catholique. Etudes à Barcelone. Entrée dans l’institut séculier de l’Opus Dei. Ordination comme prêtre catholique. Exclusion de l’Opus Dei en 1965. Membre du clergé de Bénarès (Inde). Puis immersion dans l’hindouisme, comme centre de ses recherches théologiques. Et vie de prêtre « selon l’ordre de Melchisédech », c’est à dire dans le sens universel du terme… « Christ en plénitude, prenant pour les Chrétiens le visage de Jésus… et pour les autres traditions, d’autres visages, d’autres dimensions de l’unique Grand Mystère » (id.p.62).

 

Raimon fait le pèlerinage parce qu’il veut, lui aussi, « marcher avec son corps… vers la Plénitude ». Il ira jusqu’au pied du Kailash. Mais « on ne gravit pas le pic : on en fait le tour ! Le pèlerinage appartient à l’Esprit, à l’autre rive de la raison » (id.p.24). La montagne est symbole. Symbole de paix entre les hommes (contre les exclusivismes des religions), symbole de paix avec la Terre (sagesse de la Terre), symbole de paix avec les Dieux (de la colère à la bonté). Et le grand symbole sera l’Eucharistie : « Je célébrai, rappelle Raimon, le sacrifice cosmique de la Croix dans l’esprit des Veda, de Melchisédech et de tous les autres ‘ échanges’ entre ciel et terre, qui pour moi étaient symbolisés dans l’Eucharistie » (id.p.27).

 

Pour autant, ce décor de haute montagne, qui peut être effrayant « n’est pas un décor inhumain : l’homme est là… C’est la révélation que l’homme n’est pas seulement histoire. Il est également terre - tout comme il est également divin » (id.p.20). On pourrait peut-être dire aussi que « la femme » est là, Milena, l’amie. Comment lire ces lignes de Raimon : « Son pic (du Kailash) est comme une coupole ou un sein de femme, rond, doux, blanc comme neige, attirant, tentant, séduisant. Ouvert à la vue, mais pas au toucher » (id.p.23) ?

 

Pèlerinage intérieur

 

En cours de route Milena écoute Raimon expliciter leurs « raisons » d’être là. Se centrer, trouver le centre en soi, c’est trouver Dieu. Non pas le centre de son propre ego, mais plus profondément le centre de toute chose. Le centre qui ouvre à la liberté, à la relation. Car Dieu est relation, le pôle de la relation dont nous sommes l’autre pôle. Le corps est quelque chose de divin, il est le temple de l’Esprit Saint. Il est ouverture du 1er œil (les sens), du 2e oeil (l’intellect) et du 3e œil (celui de la réalité divine et humaine en nous).

 

Quelques années après le pèlerinage, Milena est amenée à écrire les étapes de son cheminement spirituel. Alors qu’elle travaille et habite à Milan avec son mari et ses enfants, elle découvre que sa foi paisible de chrétienne doit s’ouvrir à des appels de la vie plus intime. Elle lit les livres de Henri Le Saux, moine en Inde à la manière hindoue, les livres de mystiques soufis, les « Récits d’un pèlerin russe », les textes d’Eckhart. Elle va en Palestine « fouler les pierres du temps de Jésus, respirer le même air lumineux » (id.p.108). Elle fait déjà des voyages en Inde : « J’ai vu l’homme de boue privé de souffle… Et je cherchais maintenant  l’homme qui reflèterait l’étincelle divine… qui brûlerait d’amour » (id.p.120).

 

C’est à un moment de cette quête qu’elle rencontre Raimon Pannikar. Pendant des mois éprouvants de silence, elle le presse avec, dit-elle, « l’espoir que tu m’acceptes, que tu acceptes de devenir mon guide » (id.p.144). Elle devient, peu à peu, sa « disciple de prédilection » (id.p.165) et entre les deux se conjuguent l’intelligence et le coeur. Elle dira, un jour : « Tu m’as incitée à aller plus avant dans le champ intellectuel… (Mais) les deux, connaissance et amour, sont nécessaires, et tu ajoutes que la connaissance sans amour détruit son objet, mais que l’amour sans connaissance est lui aussi défaillant, car il détruit le sujet lui-même » (id.p.136).

 

Raimon répond à son attente en lui proposant ce qu’il appelle une « spiritualité cosmothéandrique » (à la fois le monde et Dieu) : « Aimer le  divin dans le cosmos (dans le créé et dans les créatures)… reconnaître le Père dans le Fils, ‘ braman ‘ dans ‘ l’atman ’ (le divin dans l’humain) …grâce à l’Esprit » (id.p197).

 

Sur la montagne… Nada

 

Milena découvre « enfin la différence entre désir et aspiration… Le désir… surgit de notre ego… l’aspiration… c’est l’Esprit qui nous guide, surgissant de l’espace vide d’ego » (id.p.215). Elle entend Raimon avouer sa « part de lumière » et sa « part d’ombre ». De tout façon, ils ont cheminé ensemble et le « maître » est devenu « le bon ami » qui la confie au « vrai Maître » : « Continue à regarder avec tes yeux… à parler avec tes paroles…Le vrai maître est en toi » (id.p.233).

 

Milena rapporte les derniers mots de Raimon, quatre jours avant sa mort. Elle écrit :

« Tu me demandes :

- Tu m’aimes ?

Question qui résonne en moi comme celle adressée par Jésus à Pierre.

- Beaucoup. Et toi ?

- Mon amour est déjà infini, murmures-tu d’une voix faible » (id.p.234).

 

Ses cendres seront jetées, moitié dans la terre de Catalogne, moitié dans le Gange, par Milena. L’amour est infini.

 

                                    Loïc Collet 

 

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