Jean François Six et Brigitte Cuisinier viennent de rééditer aux Editions Nouvelle Cité (2011) les « Lettres de Charles de Foucauld à son ami Henry de Castres, 1901-1916 ». Cette correspondance est tardive dans la vie de ces deux anciens officiers le l’armée française. Sortis de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, Henry en 1870, Charles en 1879, ils auraient pu se fréquenter quand ils ont participé à « mâter la rébellion » de Bou-Amama, en Algérie en 1880, mais Charles avait une telle réputation de « conduite dissolue » que Henry l’a évité.
Islam
C’est l’intérêt pour l’Islam qui va les rapprocher. Charles a fait un remarquable voyage de « Reconnaissance au Maroc » en 1883-1884. Henry a entrepris des recherches approfondies sur la topographie et les populations du Maghreb et publie en 1896 un ouvrage retentissant : « L’Islam ». Quand Charles, après sa conversion à la foi chrétienne, après des années de vie de trappiste, décide de s‘approcher du Maroc pour y assurer, un jour, une présence chrétienne, il écrit à Henry de Castres pour lui exposer son projet.
Il a lu avec soin le livre « L’Islam ». Il accueille avec bienveillance le plaidoyer de l’auteur sur la « sincérité » du prophète Mahomet, sa tolérance en matière religieuse, sa conception de la « vision béatifique » au-delà des « plaisirs du paradis », son attachement au libre-arbitre à l’encontre du fatalisme, sa perspective « universaliste » fondée sur la bénédiction de Dieu à Abraham… Mais il a entendu aussi l’auteur parler de « l’islam irréductible », de l’autorité supérieure des confréries religieuses, de l’échec de l’assimilation par l’instruction française, du refus de devenir français, donc chrétien, donc apostat… (cf.p.39).
De Béni-Abbès (190161904)
Dans sa première lettre à Henry de Castres, Charles de Foucauld expose un projet déjà bien formé : ouvrir « sur la frontière marocaine… une sorte d’humble petit ermitage … (pour) l’évangélisation, non par la parole, mais par la présence du Très Saint Sacrement… la prière… la pratique des vertus évangéliques, la charité » (op.cit.p.51). Et il demande à De Castres de lui conseiller un lieu qui pourrait « faire brèche » en direction du Maroc.
Henry de Castres lui répond sans tarder en se réjouissant intensément de la recherche de Charles, et aussi en l’avertissant de l’intérêt qu’il éprouve lui-même pour l’Islam. Ainsi l’aide demandée se double aussitôt d’un échange sur la foi qui ne cessera plus. Charles révèle a son ami que l’Islam a provoqué également en lui un « profond bouleversement » : « Je me suis mis à étudier l’islam, puis
Deux mois après cette première lettre, Charles revient sur la « séduction » de l’islam. La séduction de sa simplicité : « ‘Allah akbar ’, Dieu est plus grand … que toutes les choses que nous pouvons imaginer : seul, après tout, Il mérite nos pensées et nos paroles » (id.p.66). Mais, quand il tenait ces propos, il n’était pas encore croyant : « Pendant douze ans j’ai vécu sans aucune foi » (id.p.67). Il raconte donc à son ami les étapes qu’il a franchies. D’abord cette étrange prière : « Mon Dieu, si vous existez, faites que je vous connaisse ! » (id.p.67). Puis, la rencontre d’un prêtre « instruit », l’abbé Huvelin. Et le moment de la lumière intérieure : « Aussitôt que je crus qu’il y avait un Dieu, je compris que je ne pouvais faire autrement que de ne vivre que pour lui » (id.p.68).
Henry de Castres a fait jouer les nombreuses relations, civiles et militaires, qu’il avait en Algérie. En octobre 1901, l’armée autorise Charles de Foucauld à s’installer dans l’oasis de Beni-Abbès, dans l’extrême-Sud oranais. Une fois sur place, il décrit savamment à son ami la topographie de la région et aborde tout de suite un problème qui le saisit, celui de l’esclavage, une honte due aux autorités françaises qui l’entretiennent par complaisance pour les notables.
Il exprime aussi sa manière d’être présent à Beni-Abbès. De son côté il propose son ermitage comme une « zaouïa (fraternité) de prière et d’hospitalité ». Et son optimisme lui fait dire : « Avec les vertus évangéliques quelques années suffiront pour que ce peuple nous regarde comme des frères ». Mais il souhaite un moyen que d’autres mettraient en oeuvre : « Ce qu’il faudrait surtout, c’est des établissements pour les enfants des deux sexes : pour faire pénétrer l’esprit de l’Evangile, l’habitude du travail et de l’ordre, dans les familles » (id.p.97-98).
De Tamanrasset (1904-1916)
Son installation à Tamanrasset en 1904 se fait avec des préoccupations nouvelles. D’un côté, il s’élève contre les « persécutions » du gouvernement français contre l’Eglise depuis quelques années et il les condamne de quelques mots exaltés : « Cette révolte du néant contre l’Etre, et du rien contre le tout » (!) (id.p.127). D’un autre côté il a compris ce que l’Islam exige de lui pour approcher les Touaregs : « C’est (un) travail préparatoire à l’évangélisation, la mise en confiance, en amitié, apprivoisement, fraternisation » (id.p.135). Et il arrive à la conduite qu’il aura jusqu’à sa mort : « Je n’en suis même pas à semer : je prépare la terre, d’autres sèmeront, d’autres moissonneront » (id.p137).
Ses échanges avec Henry de Castres prennent peu à peu deux directions différentes. D’un côté il veut entraîner son ami vers une Association qu’il a fondée pour des Français qui seraient solidaires « matériellement, intellectuellement, moralement » de sa tâche d’évangélisation au Hoggar. Il répond en même temps aux questions qu’Henry se pose dans ses relations avec les incroyants. D’un autre côté, à partir de 1914, il partage avec son correspondant les sentiments de nombreux Français horrifiés par la guerre. Au point d’écrire : « La fille aînée de l’Eglise continue l’accomplissement de sa mission providentielle, avec l’aide de Dieu… pour le salut de la civilisation chrétienne… la liberté de l’Eglise et de la liberté des peuples, Dieu veut une guerre longue : seule une guerre longue peut affaiblir l’Allemagne » (!) (id.p.219-220).
Dans sa dernière lettre à son ami, en mars 1916, donc huit mois avant sa mort, il se soucie de « la maladie de Madame de Castres ». Il écrit : « Que notre bonheur terrestre est fragile et de combien d’épreuves il est toujours mêlé ! (Que) votre chagrin… vous rende ma pensée et ma pauvre prière plus fidèles encore que par le passé… Que Dieu vous garde, bien cher ami, qu’il garde tous les vôtres et qu’il protège
Loïc Collet