Je n’ai jamais trouvé une eau aussi fraîche. Et pourtant la roche est brûlante autour de nous. Comme dans toute cette montagne dénudée que l’on traverse pour arriver au Néguev. Mais sous la roche, l’eau coule, on ne sait comment, dans le moindre interstice, dans le moindre repli, où elle se réfugie pour ne pas disparaître en vapeur. J’ai bu tout mon content dans un creux de rocher où je pourrais me baigner tout entier si je ne craignais pas un coup de bâton. Ce creux, ma maîtresse, Aksa, l’appelle « la vasque d’en-bas », parce que dans la falaise qui nous domine il y en a d’autres, « les vasques d’en-haut ». Et c’est un plaisir de voir le filet d’eau descendre en cascade d’une vasque à l’autre, jusqu’à mes sabots. Car, tout âne que je suis, personne ne m’a encore chassé d’ici et je prends tout mon temps.
Nous avons pourtant beaucoup peiné pour arriver là. J’ai cru que nos expéditions n’en finiraient jamais. Aksa avait absolument voulu faire le premier voyage. Elle venait d’obtenir de son père une terre que personne ne savait exactement situer mais qui se trouvait au fond du Néguev, bien plus loin que la ville d’Arad, que les Hébreux connaissaient à peine.
Je dois vous dire que ma maîtresse a une forte personnalité. C’est une manière de dire qu’elle n’est pas toujours facile et que j’ai intérêt parfois à ne pas passer trop près d’elle. Je ne peux pas dire qu’elle m’a supprimé une seule fois ma part de fourrage ou de grain. Chacun doit recevoir son dû, quoi qu’il arrive. Mais sa part à elle, il faut aussi la respecter ! Quand donc son père, Caleb, lui a donné cette terre, elle a voulu aller la voir.
C’est moi, sur mon dos, qui l’ai menée jusqu’à ce coin perdu du désert. Je la sentais qui s’impatientait, ses talons tambourinaient sur mes côtes. Elle espérait peut-être trouver une oasis. C’est un grand plateau rocailleux que nous avons parcouru, avec quelques rares touffes d’alpha dans les petites dépressions. De quoi nourrir deux ou trois chameaux, ou quelques chèvres. A moins que la saison des pluies ne réveille, un jour, les graines endormies prudemment à l’abri de ce soleil de feu.
Je comprends que ma maîtresse était déçue. Ce n’est pas une terre où on pourrait vivre. D’autant plus que sur ce plateau nous n’avons trouvé aucune source. Je me souviens que lorsque les Hébreux ont commencé à conquérir cette région, ils l’appelaient « le pays où coulent le lait et le miel ». Ils avaient vraiment beaucoup d’imagination ! Aksa aurait bien voulu que dans son coin de terre coule un peu d’eau, tout simplement. Peut-être n’avait-elle plus tout à fait la foi de ses pères…
Au retour de cette expédition, elle n’est donc pas restée longtemps auprès de son mari, Otniel. C’est justement à l’occasion de leur mariage que toute cette situation s’est déclanchée. Les Hébreux, qui occupaient déjà la montagne des Cananéens depuis quelques dizaines d’années, étaient en train de conquérir le sud du pays, en direction du désert. Il y avait là quelques gros villages fortifiés, qui résistaient bien aux attaques des Hébreux. En particulier, la petite ville de Qiriath-Sefer. Le chef des fils d’Israël, Caleb, ne savait comment motiver ses hommes, surtout les plus jeunes qui n’avaient pas connu les années terribles de la survie dans le désert du Sinaï. Alors, un jour, devant les chefs de combattants, il fait un serment : « Celui qui frappera Qiriath-Sefer et s’en emparera, je lui donnerai pour femme ma fille Aksa ».
Il y a toujours un jeune homme, courageux et ardent, pour entendre une telle parole. Ce fut Otniel, le neveu de Caleb. Il a rassemblé tous les hommes disponibles de son clan et les entraînés au combat. Ils ont franchi les remparts, ils ont conquis rue après rue, ils ont gagné la ville. Et Otniel a reçu Aksa comme épouse.
Puis il a fallu établir Otniel et Aksa dans leurs biens. Je ne sais pas combien de tentes, combien de troupeaux, les parents et les beaux-parents leur ont donnés. Pour ma part, je leur ai été offert par un vieil oncle, à demi-paralysé. Et c’est dans ces attributions qu’Aksa a reçu de Caleb, son père, le fameux plateau rocailleux dont je vous ai parlé.
Mais elle n’était pas femme à se contenter de peu. Il ne serait pas dit d’elle que dans un pays attribué au peuple hébreux par le Très-Haut lui-même elle ne recevrait que quelques cailloux ! Elle a pris à peine deux jours de repos et nous voilà de nouveau partis, à la recherche de l’armée qui guerroyait plus loin.
Quand elle est arrivée devant son père, je l’ai sentie glisser de mon échine jusqu’à terre, avec une telle vivacité qu’on aurait cru qu’elle venait tout juste d’y monter. Le père, très étonné, lui dit : « Que veux-tu ? ». Aksa se lance dans une longue explication, qu’elle avait bien préparée, la rusée. Elle rappelle la conquête de Qiriath- Sefer, son mariage, l’attribution de la terre dans le Néguev. Elle décrit le voyage qu’elle vient de faire. A l’entendre, elle a risqué de perdre sa vie, tellement cette région est désolée, sans âme qui vive, sans gibier, sans herbe, sans eau.
Elle avait dit : « sans eau ». C’est là qu’elle voulait en venir. Si un jour elle retournait sur cette terre reçue en dot, il faudrait emporter beaucoup d’eau pour les hommes et pour les bêtes. Alors, dit-elle à son père : « Tu possèdes plusieurs sources ? Je ne te demande qu’une. Celle qu’on appelle ‘ les vasques d’en-bas et les vasques d’en-haut ‘ ». Caleb ne peut pas refuser, sinon ce qu’il avait fait jusque là ne serait pas honorable. Il dit : « Je te les donne ».
C’est comme cela que nous sommes arrivés ici, il y a quelques jours. Je n’en finis pas de goûter cette eau qui tombe d’une vasque à l’autre et qui forme un arc-en-ciel frissonnant, à deux pas de moi. Je crois voir ma maîtresse à l’autre bout, dans l’air bleuté. Ce n’est pas « le lait et le miel », mais les premiers Hébreux, quand ils rêvaient de l’avenir, ne se sont pas trompé, sur le fond. Nous sommes dans un beau et bon pays, j’en suis témoin. Mais il faut dire qu’on ne le saurait pas, qu’on n’en profiterait pas, s’il n’y avait pas des femmes de caractère comme ma maîtresse, Aksa. Et des ânes embarqués dans des expéditions bien périlleuses !
( d’après Jg 1, 10-15 ) Loïc Collet