Le convoi s’est formé dans la rue principale de la ville, dès avant le lever du soleil. En tête, un véhicule blindé, un half-track, équipé d’une mitrailleuse lourde. Puis un camion sans bâche où une vingtaine de soldats ont pris place sur la banquette centrale. Puis un autre blindé, le command-car, pour les gradés. Un autre camion chargé de soldats. Et pour fermer la colonne, encore un half-track, avec sa mitrailleuse de 12,7 tournée vers l’arrière.
Personne d‘autre ne se montre, car le couvre-feu n’est pas encore levé. De cette agglomération de Ménerville, sur la route entre Alger et l‘entrée de
Rapidement on sort de la ville, en longeant quelques jardins sur les premières pentes. Gabriel est dans ses pensées, dans la journée qu’il vient de vivre, la veille. Il n’a pas bien fixé dans sa mémoire ce qui a été dit de son frère, Grand Lou, pour qui il venait d’arriver de France. Son cercueil était là, recouvert d’un drapeau tricolore, au milieu de la chapelle de l’hôpital Maillot à Alger. Dans un style convenu, les intervenants passaient des « brillantes qualités de ce jeune officier » aux suggestions sur sa « foi chrétienne discrète mais vigoureuse à la manière des Bretons », en passant par l’évocation de son épouse et de ses deux petites filles « terriblement éprouvées ». Justification des militaires, consolations des chrétiens, malaise réel devant la souffrance des coeurs. Des mots, il en faut, mais lesquels ?
L’image la plus forte qui lui restait de la veille était celle du cercueil de son frère transporté, après la cérémonie officielle, dans l’une des grandes salles de la morgue. Il avait été déposé provisoirement près de la porte d’entrée. Dans la salle, le long des murs, sur plusieurs rangs, des dizaines de cercueils étaient empilés les uns sur les autres jusqu’au plafond, chacun avec une étiquette en carton indiquant le nom, le grade, le jour du décès. Quand l’administration française jugera qu’il y a de quoi remplir la cale d’un bateau, le cercueil de Grand Lou sera ramené aussi en France. On appellera cela le « rapatriement du corps », puisque ici ce n’est la terre ni des pères ni des frères…
Le convoi s’est engagé sur le chemin de montagne. Le half-track tourne difficilement dans les virages en épingle à cheveux. La piste par endroits a été taillée en pleine pente, les camions frôlent les hauts talus qui surplombent. Les soldats s’appuient sur leurs fusils, la crosse sur le plancher, pour ne pas trop se secouer sur les chaos. Le soleil commence à chauffer, la poussière aussi. Dans le command-car personne ne parle.
Un autre souvenir revient, d’hier. Gabriel se revoit dans une chambre de l’hôpital militaire. Il a voulu faire une visite à un blessé, il sait que ses parents ont été avertis, il essaiera d’aller les voir quand il sera de retour en France. Le soldat a des pansements sur la moitié du corps, il a reçu une dizaine de balles, mais toutes dans des organes non-vitaux, les cuisses, les bras, la mâchoire, tout ce qui a été protégé par le corps de Grand Lou à côté de lui. Dans ses yeux ce n’est pas la souffrance que l’on lit, mais plutôt, quand il regarde Gabriel, une sorte de pitié car il sait peut-être que son compagnon d’embuscade est mort.
Le convoi vient de s’arrêter. Sur la droite la paroi rocheuse s’élève de plusieurs mètres jusqu’à une sorte de petit plateau. A gauche de la route, sur la pente qui va vers la vallée, quelques arbres au feuillage clairsemé et gris. Le commandant dit à Gabriel : « C’est ici ». Ils descendent de la voiture, un autre officier et quelques soldats les accompagnent. Il faut passer entre des pierres et des épineux. Une vingtaine de mètres plus bas, ils sont devant les arbres. Le commandant dit : « C’est ici qu’on les a trouvés ».
Gabriel imagine la scène.
Gabriel regarde, regarde… L’arbre est là, vivant mais inconscient. Qu’est-ce qui reste de vivant et de conscient dans ce paysage désolé ? Il faut continuer. Aller jusqu’au camp, là-haut sur le piton. On ne peut pas rester près de la mort. Le convoi avance de virage en virage, comme une couleuvre, plutôt comme une chenille mécanique, sans âme.
Le sommet de la colline est dominé par une dizaine de maisons de terre à pièce unique. Où sont partis les habitants ? Les militaires les occupent maintenant, ainsi que de grandes tentes carrées, abritées derrière des murets de pierre, dans un vaste enclos de fils barbelés.
« Voulez-vous voir la maison où demeurait votre frère ? ». C’est une des mechtas. Une porte, pas de fenêtre. Gabriel entre. La pièce est si sombre qu’il ne distingue rien. Quelques mots lui viennent brusquement à l’esprit : « S’il te plaît… dessine-moi mon frère ! ».
Ses yeux s’habituent à l’obscurité. Il n’y a rien dans la pièce ? Si ! là, dans le coin, il y a… une cantine. Une grosse cantine militaire, en tôle, vert foncé, avec sa barre métallique qui retient les deux fermetures. C’est tout. Mais peut-être tout y est ? On ne voit bien qu’avec le cœur…
Peut-être, au fond de cette cantine, un visage. Oui, le visage de ce garçon qui rangeait sur le plancher ses soldats de plomb en ordre de bataille, derrière le porte-drapeau et le tambour. Le visage de cet adolescent qui écrivait sur des feuilles d’école à petits carreaux bleus des sonnets où éclataient des mots merveilleux, ergs ! foggaras ! tanesroufts ! Le visage de ce jeune homme qui voulait courir après les mots, mais en méhari, au-delà de Fort-Flatters ! Le visage de ce jeune adulte qui choisit, après l’école des saint-cyriens, de servir dans l’artillerie anti-aérienne… Quelle épreuve a-t-il vécu à cette époque-là, pour se résigner à abattre des avions… ? ses rêves inaccessibles peut-être ?… Le visage, alors, de ce lieutenant heureux de marcher enfin sur la terre de son désir, le sol brûlant, le soleil comme baldaquin, la solitude pour décrocher les étoiles… Là, sur le piton.
Gabriel peut alors ouvrir la cantine. Dira-t-elle plus ? Contient-elle un petit boulet de canon en plomb ? Quelques feuilles striées d’alexandrins ? La photo d’un dromadaire qui baraque ? Une rose des sables ? Non, rien de cela. Seulement une chose dans le fond…, un livre. Oui, un livre à la couverture légèrement sépia. Et pour l’illustrer une boule mauve qui crache de la fumée comme un volcan de poche, des fleurs rouges sur la boule, des étoiles jaunes et même quelques planètes au-dessus, et le prince des lieux, un petit garçon aux cheveux d’or, au costume vert pomme, au nœud papillon rouge… « Le Petit Prince ».
C’est donc là, sur le piton, que Grand Lou, à l’insu de tous, les jours où il n’était pas obligé de courir après les fellaghas, c’est là qu’il avait rendez-vous avec l’enfant tombé de son astéroïde. Oui ! avec lui il a pivoté sur son siège pour voir jusqu’au bout les couchers de soleil. Avec lui il a arraché de méchants cactus. Avec lui il a arrosé, derrière la mechta, une graine retrouvée par hasard dans l’une de leurs poches. Avec lui il a dit au fennec qui venait les visiter : « Chut ! Ne réveille pas les sentinelles. Tu ne les as pas apprivoisés ! ». Avec lui il partait, la nuit, jusqu’au puits qui ne pouvait qu’être là à les attendre.
Et avec le Petit Prince aussi, il s’est trouvé, un jour, sur la piste qui zigzaguait dans la montagne comme une vipère. Lui avait-il donné rendez-vous, à celle-là ? A une visite précédente, il lui avait demandé de s’écarter pour un temps. Au cours d’une opération, il est passé sur la cache d’un guetteur qui lui a tiré une grosse balle dans la poitrine, de part en part, tout près du cœur. Mais ce n’était pas la dernière rencontre. L’ultime était là, dans le virage de la piste. A t-il eu peur ? « Il n’y eut rien qu’un éclair jaune… Il demeura un instant immobile. Il ne cria pas. Il tomba doucement comme tombe un arbre ». Il est parti, décidé, d’un pas rapide. Dans
Gabriel prend le livre. Il écrit sur la page de garde :« Livre trouvé dans la cantine de Grand Lou au poste de Guedara, près de Ménerville, le 13 Décembre 1958, quatre jours après sa mort ». Si quelqu’un aujourd’hui lui dit : « Montre-nous ce qu’il y avait dans la cantine ! », il lui faudra beaucoup de patience. Car c’est fatigant, les grandes personnes. Il faut toujours et toujours leur donner des explications !
Loïc Collet