LE CHRISTIANISME A LA MARGE

L’ouvrage de Jean Pierre Denis, rédacteur eu chef de la revue « 

La Vie », « Pourquoi le christianisme fait scandale » (Seuil 2011) est un vif plaidoyer pour sauver le christianisme de l’insignifiance. « Forme même de la culture occidentale » (op.cit.p.74) jusqu’au milieu du 20e siècle, il est, remarque cet auteur, rejeté à la marge de la culture actuelle. Ce sont d’autres manières de se comporter, de penser, de se référer à des valeurs, qui sont devenues  désormais majoritaires en Occident.

 

Christianisme marginalisé

 

 

La date 1968, avec le slogan « il est interdit d’interdire », est symbolique de ces ruptures. Le refus de normes, de l’autorité, de toute instance imposant un sens, est tel que, en quelques décennies, « les valeurs de marginalité ou de minorité ont conquis la face occidentale de la planète » (id.p.21). Ce qui était, jusque là, contre-culture pour des marginaux de la société est devenu la culture commune de la majorité.

 

 

On peut résumer cette évolution par l’expression « l’idéologie libertaire ». Ce n’est pas seulement la rébellion du « petit moi (qui) a étouffé le grand nous » (id.p.49). C’est la mobilisation de toutes les capacités de la société pour servir les besoins de l’individu, besoins du corps jusque dans certaines transgressions sexuelles, besoin de consommation illimitée jusqu’à tout envisager par le marketing, besoin d’affirmation de soi dont l’idéal serait le succès au show-biz…

 

Alors que le christianisme a été « au centre de la culture », c’est cette centralité qui s’est  effondrée : « tout le cycle anthropologique autour des mystères de la vie, de l’amour et de l’intime…ouvrant à l’espérance infinie, tout le cycle intellectuel autour de l’activité de l’esprit… apprentissage et répétition… d’images, d’idées, d’œuvres et de concepts, tout le cycle politique autour de la vie sociale… du droit… du pouvoir… des normes » (id.p.76). En prenant les mots de la psychanalyse, notre auteur utilise une belle comparaison : les « passions modernes… ont quitté le domicile familial …et pour finir tué le père » (id.p.83). Actuellement « le catholicisme occupe la place du mort » (id.p.87).

 

Une place pour la christianisme

 

C’est une « place du vivant » que notre auteur revendique, malgré tout, pour le christianisme occidental. Il est comparable à un grand arbre dont le coeur s’est vidé mais qui tient par ses racines et son fût, il lui faut témoigner encore de sa vitalité intime, malgré le vide qui l’habite. Car le vide n’est pas le néant, c’est la place de la Parole, du Verbe qui demeure. Alors, « le plus nouveau est ce qui déjà fut dit… l’incarnation même du sens… la présence réelle » du Christ (id. p.183).

 

La tâche du christianisme devient celle d’une « puissance contre-culturelle… une puissance critique… (qui lui permet) d’objecter à la conscience du monde… mais au plus près de… ses quiétudes comme de ses inquiétudes » (id.p.229). Il ne craindra pas d’émettre une parole publique que la démocratie autorise, selon Tocqueville, car il s’agit de combiner « l’esprit de religion » et « l’esprit de liberté » (id.p.225-226). Il ne craindra pas, en particulier, de s’élever contre la tyrannie du Marché et de promouvoir aussi une « économie de don ». Avec la conscience de sa fragilité face au désir de puissance, de sa pauvreté ouverte à la force de l’Esprit.

 

Il faudrait ici évoquer les belles pages de notre auteur sur l’importance anthropologique du rite qui « fait sens », et donc de l’apport chrétien qu’est la célébration eucharistique. Son appui sur la culture qui contient « l’air » (l’r !) sans lequel le culte serait illusoire ! Son rapport contradictoire à la matière qui comble les sens et à la société marchande qui n’y voit que de l’inutile. Son cadre pour des images qui « dépassent le visible », surtout l’icône comme « croisée du visible » selon le mot du philosophe J.L. Marion, pour évoquer une ouverture « sur Dieu lui-même… nous laissant observer par lui » (id.p.291).

 

Le refoulé et la parole

 

Notre auteur pense que la christianisme, en Europe, « est moins de l’ordre du refus que du reflué ou du refoulé » (id.p.326). Il est même, selon lui, « ce que l’on ne peut voir et qui sans cesse menace de revenir » (id.p.327). Si l’on accepte cette vision optimiste du sort de la religion, qu’observons-nous en se sens-là ?

 

Il y aurait eu la tentation de « s’enfouir » ou le modèle de « la fusion » dans les v aleurs de la sécularité. Cela aurait donné « un humanisme postreligieux … mais mutilé de la croix, orphelin de la résurrection. En insistant sur l’horizontalité de l’engagement, il n’a guère transmis la verticalité de la rédemption… refus contemporain d’être sauvé » (idp.331). Comme ce sont les chrétiens inspirés par Marx qui sont visés ici, c’est une exécution sans appel de ceux qui ont confronté leur foi à cette pensée. Un coup de massue à gauche !

 

Il y a, dans l’autre sens, la tentation de « s’enfuir » ou le modèle du refus. C’est la tentation « réactionnaire » qui condamne « la décadence des moeurs », se voit « en position surplombante » sur la société, s’isole dans la bonne conscience des héritiers et des possédants. Un coup à droite !

 

Enfin il y a (au milieu, dirait-on ?) le christianisme critique, conscient de son « devoir d interpellation ». Mais le flou n’est pas évité. La relativité de la parole est bien admise : « la parole inattendue dont le monde actuel a besoin, la parole vraiment contre-culturelle, consiste à ne plus prêcher que par l’exemple… et par les actes… que dicte la conscience chrétienne » (id.p.337). Mais il reste que « le christianisme d’objection » risque d’apparaître encore comme un ensemble de sentences creuses de refus (fonction du journaliste ?). On n’est pas encore à un « christianisme de conjonction », lucide mais confiant et participant en notre monde d’aujourd’hui, pour que soient trouvés « les chemins entre compromis et contredit » (id.p.340).

                                                       Loïc Collet

   

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