SOLDATS EN ALGERIE

L’ouvrage de Jean Charles Jauffret « Soldats en Algérie 1954-1962 » (Ed. Autrement 2011) est le résultat de ses travaux universitaires et de ses étudiants à l’Institut d‘études politiques d’Aix en Provence. Ils ont pu disposer de « deux cents fonds privés  (carnets personnels, livrets militaires, lettres, diapositives, objets divers…) et, avec les interviews, « constituer un corpus de plus de 800 hommes du contingent » (op.cit.p.11 et 13).

 

Les « expériences contrastées des hommes du contingent » (donc distincts des militaires de carrière) sont décrites et racontées dans l’ordre chronologique : le maintien au service militaire au-dessus de la durée légale de 18 mois ou le rappel de réservistes en 1956-57, la participation à un « maintien de l’ordre » marqué par d’intenses combats, la vie quotidienne dans la précarité de postes toujours menacés, les « servitudes et aigreurs militaires » d’une armée qui ne sait pas pourquoi elle est là, l’absurde des derniers combats quand les politiques négociaient depuis des mois la « sortie » de guerre…

 

 

Repères

 

Retenons quelques dates.

Le 23 février 1956, 2000 étudiants se rassemblent à la Mutualité à Paris et dénoncent « la torture et la guerre véritable en Algérie » (id.p.43). Ils connaissent la circulaire du 21 octobre 1949 (déjà !) du gouverneur général de l’Algérie, M.E. Naegelen, précisant : « La violence doit être prohibée d’une manière absolue en tant que méthode d’investigation en matière d’instruction criminelle ». Mais, écrit notre auteur, « ce qui est très grave, c’est que ni le pouvoir politique ni le commandement ne prennent en compte ce texte » (id.p.275) ni d’autres réactions locales dans le même sens.

 

Le 18 mai 1956, une section d’une trentaine de soldats est entièrement détruite dans une embuscade près de Palestro, en Petite Kabylie. « L’exemple des suites… est significatif. Tandis que les mechtas sont incendiées, 50 Kabyles du douar Amal, proche du lieu du massacre de la section… sont passés par les armes, sans jugement, avec l’assentiment, semble-t-il, de l’ensemble des troupes lancées à la poursuite du commando (FLN) » (id.p.266). La mort des soldats a été médiatisée, mais pas la vengeance qui a suivi.

 

 

Le 21 février 1957, pour protester contre les exactions des parachutistes du général Massu et particulièrement la torture comme « arme de guerre », le général de La Bollardière demande à être relevé de son commandement.

 

Le 20 décembre 1961, « dans un rapport confidentiel, le colonel Romet, commandant le secteur d’Aïn Sefra, constate : « Le contingent ne sait pas ce qu’il vient faire en Algérie » (id.p.113). Déjà en mai 1958, quand De Gaulle est venu à Constantine, il y a eu des cris dans des groupes de soldats : « On n’a rien fait, bordel, libérez-nous ! Vive les 18 mois ! ».  Mais l’auteur de ce souvenir ajoute : « Il y a de l’insubordination dans l’air, mais dans la cohue générale, ça a passé inaperçu » (id.p.126). Que de cris étouffés pendant tant d’années !

 

En janvier 1856, Albert Camus avait écrit : « Chacun s’autorise du crime de l’autre pour aller plus avant ». Notre auteur est moins direct : « Cette guerre trouble toujours les consciences… 

Au nom de la pacification, les théories de la contre-guerilla s’opposent souvent aux normes de la discipline et au droit coutumier de la guerre » (id.p.254). Et quand un sous-lieutenant « fait connaître à ses supérieurs son exigence du respect absolu de l’autre, quel qu’il soit » il faut avouer que « ces réflexions (sont) rares (et) en disent long sur la solitude morale de jeunes gens pris dans la logique de la lutte contre-révolutionnaire…où le pouvoir judiciaire s’efface peu à peu devant la force » (id.p.262).

 

 

L’absurde et l’action

 

La conclusion du livre, c’est « ‘ L’Homme révolté ’ dépeint par Camus en découvrant, à partir de son vécu algérien, le sens de l’absurde » (id.p.354). Revendiquer « que la nation reconnaisse enfin solennellement » les souffrances de ces anciens militaires ? Peut-être… Beaucoup partageraient cette « simple phrase : Je peux dire que j’ai mal à l’Algérie » (id.p.360). Comment avoir moins mal ? Par exemple, comme ces anciens d’Algérie de « l’Association des Anciens  Appelés en Algérie contre la guerre » qui versent leur « retraite de combattant » pour des projets au profit de l’Algérie (Adresse : 4acg 1 rue de Barbacane, 85000 Montaigu)…

                                          Loïc Collet

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